Théophile Gautier   Mademoiselle de Maupin  Publication en 1835

Chapitre 7

Dès qu’il fit jour chez Rosette, d’Albert se fit annoncer avec un empressement qui ne lui était pas habituel.

Vous voilà, fit Rosette, je dirais de bien bonne heure, si vous pouviez jamais arriver de bonne heure. Aussi, pour vous récompenser de votre galanterie, je vous octroie ma main à baiser.

Et elle tira de dessous le drap de toile de Flandre garni de dentelles la plus jolie petite main que l’on ait jamais vue au bout d’un bras rond et potelé.

D’Albert la baisa avec componction : Et l’autre, la petite sœur, est-ce que nous ne la baiserons pas aussi ?

Mon Dieu si ! rien n’est plus faisable. Je suis aujourd’hui dans mon humeur des dimanches ; tenez. Et elle sortit du lit son autre main dont elle lui frappa légèrement la bouche. Est-ce que je ne suis pas la femme la plus accommodante du monde ?

Vous êtes la grâce même, et l’on vous devrait élever des temples de marbre blanc dans des bosquets de myrtes. En vérité, j’ai bien peur qu’il ne vous arrive ce qui est arrivé à Psyché, et que Vénus ne devienne jalouse de vous, dit d’Albert en joignant les deux mains de la belle et en les portant ensemble à ses lèvres.

Comme vous débitez tout cela d’une haleine ! on dirait que c’est une phrase apprise par cœur, dit Rosette avec une délicieuse petite moue.

Point : vous valez bien que la phrase soit tournée exprès pour vous, et vous êtes faite à cueillir des virginités de madrigaux, répliqua d’Albert.

Oh çà ! décidément, qui vous a piqué aujourd’hui ? est-ce que vous êtes malade que vous êtes si galant ? Je crains que vous ne mouriez. Savez-vous que, lorsque quelqu’un change tout à coup de caractère, et sans raison apparente, cela est de mauvais augure ? Or, il est constaté, aux yeux de toutes les femmes qui ont pris la peine de vous aimer, que vous êtes habituellement on ne peut plus maussade, et il est non moins sûr que vous êtes on ne peut plus charmant en ce moment-ci et d’une amabilité tout à fait inexplicable. Là, vraiment, je vous trouve pâle, mon pauvre d’Albert : donnez-moi le bras, que je vous tâte le pouls ; et elle lui releva la manche, et compta les pulsations avec une gravité comique. Non... Vous êtes au mieux, et vous n’avez pas le plus léger symptôme de fièvre. Alors il faut que je sois furieusement jolie ce matin ! Allez donc me chercher mon miroir, que je voie jusqu’à quel point votre galanterie a tort ou raison.

D’Albert fut prendre un petit miroir qui était sur la toilette, et le posa sur le lit.

Au fait, dit Rosette, vous n’avez pas tout à fait tort. Pourquoi ne faites-vous pas un sonnet sur mes yeux, monsieur le poète ? Vous n’avez aucune raison pour n’en pas faire. Voyez donc, que je suis malheureuse ! avoir des yeux comme cela et un poète comme ceci, et manquer de sonnets, comme si l’on était borgne et que l’on eût un porteur d’eau pour amant ! Vous ne m’aimez pas, monsieur ; vous ne m’avez pas même fait un sonnet acrostiche. Et ma bouche, comment la trouvez-vous ! Je vous ai pourtant embrassé avec cette bouche-là, et je vous embrasserai peut-être encore, mon beau ténébreux ; et en vérité c’est une faveur dont vous n’êtes guère digne (ce que je dis n’est pas pour aujourd’hui, car vous êtes digne de tout) ; mais, pour ne pas parler toujours de moi, vous êtes, ce matin, d’une beauté et d’une fraîcheur nonpareilles, vous avez l’air d’un frère de l’Aurore ; et, quoiqu’il fasse à peine jour, vous êtes déjà paré et godronné comme pour un bal. D’aventure, est-ce que vous avez des desseins à mon endroit ? et auriez-vous monté un coup de Jarnac à ma vertu ? voudriez-vous faire ma conquête ? Mais j’oubliais que c’était déjà fait et de l’histoire ancienne.

Rosette, ne plaisantez pas comme cela ; vous savez bien que je vous aime.

Mais c’est selon. Je ne le sais pas bien ; et vous ?

Très parfaitement, et à telles enseignes que si vous aviez la bonté de faire défendre votre porte, j’essayerais de vous le démontrer, et j’ose m’en flatter, d’une manière victorieuse.

Pour cela, non : quelque envie que j’aie d’être convaincue, ma porte restera ouverte ; je suis trop jolie pour l’être à huis clos ; le soleil luit pour tout le monde, et ma beauté fera aujourd’hui comme le soleil, si vous le trouvez bon.

D’honneur, je le trouve fort mauvais ; mais faites comme si je le trouvais excellent. Je suis votre très humble esclave, et je dépose mes volontés à vos pieds.

Voilà qui est on ne peut mieux ; restez en de pareils sentiments, et laissez, ce soir, la clef à la porte de votre chambre.

M. le chevalier Théodore de Sérannes, dit une grosse tête de nègre souriante et joufflue qui se fit voir entre les deux battants de la porte, demande à vous rendre ses hommages et vous supplie que vous daigniez le recevoir.

Faites entrer M. le chevalier, dit Rosette en remontant le drap jusqu’à son menton.

Théodore fut tout d’abord au lit de Rosette, à laquelle il fit le salut le plus profond et le plus gracieux, qu’elle lui rendit d’un signe de tête amical, et ensuite il se tourna vers d’Albert, qu’il salua d’un air libre et courtois.

Où en étiez-vous ? dit Théodore. J’ai peut-être interrompu une conversation intéressante : continuez, de grâce, et mettez-moi au fait en quelques mots.

Oh non ! répondit Rosette avec un sourire malicieux ; nous parlions d’affaires.

Théodore s’assit au pied du lit de Rosette, car d’Albert avait pris place du côté du chevet, par droit de premier arrivé ; la conversation flotta quelque temps de sujet en sujet, très spirituelle, très gaie et très vive, et c’est pourquoi nous n’en rendrons pas compte ; nous craindrions qu’elle ne perdît trop à être transcrite. L’air, le ton, le feu des paroles et des gestes, les mille manières de prononcer un mot, tout cet esprit, semblable à de la mousse de vin de Champagne qui pétille et s’évapore sur-le-champ, sont des choses qu’il est impossible de fixer et de reproduire. C’est une lacune que nous laissons à remplir au lecteur, et dont il s’acquittera assurément mieux que nous ; qu’il imagine à cette place cinq ou six pages remplies de tout ce qu’il y a de plus fin, de plus capricieux, de plus curieusement fantasque, de plus élégant et de plus pailleté.

Nous savons bien que nous usons ici d’un artifice qui rappelle un peu celui de Timanthe, qui, désespérant de pouvoir bien rendre la figure d’Agamemnon, lui jeta une draperie sur la tête ; mais nous aimons mieux être timide qu’imprudent.

Il ne serait peut-être pas hors de propos de chercher les motifs pour lesquels d’Albert s’était levé si matin, et quel aiguillon l’avait poussé à venir chez Rosette d’aussi bonne heure que s’il en eût encore été amoureux, il y a apparence que c’était un petit mouvement de jalousie sourde et inavouée. Assurément il ne tenait pas beaucoup à Rosette, et il eût même été fort aise d’en être débarrassé, mais au moins il voulait la quitter lui-même et ne pas en être quitté, chose qui blesse toujours profondément l’orgueil d’un homme, si bien éteinte d’ailleurs que soit sa première flamme. Théodore était si beau cavalier qu’il était difficile de le voir survenir dans une liaison sans appréhender ce qui en effet était déjà arrivé bien des fois, c’est-à-dire que tous les yeux ne se tournassent de son côté et que les cœurs ne suivissent les yeux ; et chose singulière, quoiqu’il eût enlevé bien des femmes, aucun amant n’avait gardé ce long ressentiment que l’on a d’ordinaire pour les personnes qui vous ont supplanté. Il y avait dans toutes ses façons un charme si vainqueur, une grâce si naturelle, quelque chose de si doux et de si fier que les hommes mêmes y étaient sensibles. D’Albert, qui était venu chez Rosette avec l’envie de parler fort sèchement à Théodore, s’il l’y rencontrait, fut tout surpris de ne pas se sentir en sa présence le moindre mouvement de colère, et de se laisser aller avec autant de facilité aux avances qu’il lui fit. Au bout d’une demi-heure, vous eussiez dit deux amis d’enfance, et pourtant d’Albert était intimement convaincu que, si jamais Rosette devait aimer, ce serait cet homme, et il avait tout lieu d’être jaloux, pour l’avenir du moins, car pour le présent il ne supposait rien encore ; qu’eût-ce été, s’il avait vu la belle en peignoir blanc se glisser comme un papillon de nuit sur un rayon de lune dans la chambre du beau jeune homme, et n’en sortir que trois ou quatre heures après avec des précautions mystérieuses ? Il eût pu, en vérité, se croire plus malheureux qu’il ne l’était, car ce sont de ces choses que l’on ne voit guère, qu’une jolie femme amoureuse qui sort de la chambre d’un cavalier non moins joli exactement comme elle y était entrée.

Rosette écoutait Théodore avec beaucoup d’attention et comme on écoute quelqu’un qu’on aime ; mais ce qu’il disait était si amusant et si varié que cette attention n’avait rien que de naturel et s’expliquait facilement. Aussi d’Albert n’en prit-il pas autrement d’ombrage. Le ton de Théodore envers Rosette était poli, amical, mais rien de plus.

Que ferons-nous aujourd’hui, Théodore ? dit Rosette : si nous allions nous promener en bateau ? que vous en semble ? ou si nous allions à la chasse ?

Allons à la chasse, cela est moins mélancolique que de glisser sur l’eau côte à côte avec quelque cygne ennuyé et de plier les feuilles de nénuphar à droite et à gauche, n’est-ce pas votre avis, d’Albert ?

J’aimerais peut-être autant me laisser couler dans le batelet au fil de la rivière que de galoper éperdument à la poursuite d’une pauvre bête ; mais où que vous alliez, j’irai ; il ne s’agit maintenant que de laisser madame Rosette se lever, et d’aller prendre un costume convenable. Rosette fit un signe d’assentiment, et sonna pour qu’on la vînt lever. Les deux jeunes gens s’en allèrent bras dessus bras dessous, et il était facile de conjecturer, à les voir si bien ensemble, que l’un était l’amant en pied et l’autre l’amant aimé de la même personne.

Tout le monde fut bientôt prêt. D’Albert et Théodore étaient déjà à cheval dans la première cour, quand Rosette, en habit d’amazone, parut sur les premières marches du perron. Elle avait sous ce costume un petit air allègre et délibéré qui lui allait on ne peut pas mieux : elle sauta sur la selle avec sa prestesse ordinaire, et donna un coup de houssine à son cheval qui parut comme un trait. D’Albert piqua des deux et l’eut bientôt rejointe. Théodore les laissa prendre quelque avance, étant sûr de les rattraper dès qu’il le voudrait. Il semblait attendre quelque chose, et se retournait souvent du côté du château.

Théodore ! Théodore ! arrivez donc ! est-ce que vous êtes monté sur un cheval de bois ? lui cria Rosette.

Théodore fit prendre un temps de galop à sa bête et diminua la distance qui le séparait de Rosette, sans toutefois la faire disparaître.

Il regarda encore du côté du château, qu’on commençait à perdre de vue ; un petit tourbillon de poussière, dans lequel s’agitait très vivement quelque chose qu’on ne pouvait encore discerner, parut au bout du chemin. En quelques instants le tourbillon fut à côté de Théodore, et laissa voir, en s’entrouvrant comme les nuées classiques de l’Iliade, la figure rose et fraîche du page mystérieux.

Théodore, allons donc ! cria une seconde fois Rosette, donnez donc de l’éperon à votre tortue et venez à côté de nous.

Théodore lâcha la bride à son cheval qui piaffait et se cabrait d’impatience, et en quelques secondes il eut dépassé de plusieurs têtes d’Albert et Rosette.

Qui m’aime me suive, dit Théodore en sautant une barrière de quatre pieds de haut. Eh bien ! monsieur le poète, dit-il quand il fut de l’autre côté, vous ne sautez pas ? votre monture est pourtant ailée, à ce qu’on dit.

Ma foi, j’aime mieux faire le tour ; je n’ai qu’une tête à casser, après tout ; si j’en avais plusieurs, j’essayerais, répondit d’Albert en souriant.

Personne ne m’aime donc, puisque personne ne me suit, dit Théodore en faisant descendre encore plus que de coutume les coins arqués de sa bouche. Le petit page leva sur lui ses grands yeux bleus d’un air de reproche, et rapprocha les deux talons du ventre de son cheval.

Le cheval fit un bon prodigieux.

Si ! quelqu’un, la barrière.

Rosette jeta sur l’enfant un regard singulier et rougit jusqu’aux yeux ; puis, appliquant un furieux coup de cravache sur le cou de sa jument, elle franchit la traverse de bois vert pomme qui barrait l’allée.

Et moi, Théodore, croyez-vous que je ne vous aime pas ?

L’enfant lui lança une œillade oblique et en dessous et s’approcha de Théodore.

D’Albert était déjà au milieu de l’allée, vit rien de tout cela ; car, depuis un temps immémorial, les pères, les maris et les amants sont en possession du privilège de ne rien voir.

Isnabel, dit Théodore, vous êtes un fou, et vous, Rosette, une folle ! Isnabel, vous n’avez pas pris assez de champ pour sauter, et vous, Rosette, vous avez manqué d’accrocher votre robe dans les poteaux. Vous auriez pu vous tuer.

Qu’importe ? répliqua Rosette avec un son de voix si triste et si mélancolique qu’Isnabel lui pardonna d’avoir aussi sauté la barrière.

On chemina encore quelque temps, et l’on arriva au rond-point où se devaient trouver la meute et les piqueurs. Six arches, coupées à travers l’épaisseur de la foret, aboutissaient à une petite tour de pierre à six pans sur chacun desquels était gravé le nom de la route qui venait s’y terminer. Les arbres s’élevaient si haut qu’ils semblaient vouloir carder les nuages laineux et floconneux qu’une brise assez vive faisait flotter sur leurs cimes, une herbe haute et drue, des buissons impénétrables offraient des retraites et des forts au gibier, et la chasse promettait d’être heureuse. C’était une vraie forêt d’autrefois, avec de vieux chênes plus que séculaires et comme on n’en voit plus maintenant que l’on ne plante plus d’arbres, et qu’on n’a pas la patience d’attendre que ceux qui le sont soient poussés ; une forêt héréditaire, plantée par les arrière-grands-pères pour les pères, par les pères pour les petits-fils, avec des allées d’une largeur prodigieuse, l’obélisque surmonté d’une boule, la fontaine de rocaille, la mare de rigueur, et les gardes poudrés à blanc, en culotte de peau jaune et en habit bleu de ciel ; une de ces forêts touffues et sombres où se détachent admirablement les croupes satinées et blanches des gros chevaux de Wouvermans et les larges pavillons de ces trompes à la Dampierre, que le Parrocel aime à faire rayonner au dos des piqueurs. Une multitude de queues de chiens pareilles à des croissants ou à des serpes s’arrondissaient en frétillant dans un nuage poussiéreux. On donna le signal, on découpla les chiens qui tendaient leur corde à s’étrangler, et la chasse commença. Nous ne décrirons pas très exactement les détours et les crochets du cerf à travers la forêt ; nous ne savons même pas très au juste si c’était un cerf dix cors, et, quelques recherches que nous ayons faites, nous n’avons pu nous en assurer, ce qui est véritablement affligeant. Néanmoins, nous pensons que dans une telle forêt, si antique, si ombreuse, si seigneuriale, il ne devait se trouver que des cerfs dix cors, et nous ne voyons pas pourquoi celui après lequel galopaient, sur des chevaux de différentes couleurs et non passibus œquis, les quatre principaux personnages de cet illustre roman n’en eût pas été un.

Le cerf courait comme un vrai cerf qu’il était, et une cinquantaine de chiens qu’il avait aux trousses n’étaient pas un médiocre éperon à sa vélocité naturelle. La course était si rapide qu’on n’entendait que quelques rares abois.

Théodore, comme le mieux monté et le meilleur écuyer, talonnait la meute avec une ardeur incroyable. D’Albert le suivait de près. Rosette et le petit page Isnabel suivaient, séparés par un intervalle qui s’augmentait de minute en minute.

L’intervalle fut bientôt assez grand pour ne pouvoir plus espérer de rétablir l’équilibre.

Si nous nous arrêtions un peu, dit Rosette, pour laisser souffler les chevaux ? La chasse va du côté de l’étang, et je sais un chemin de traverse par lequel nous pourrons arriver en même temps qu’eux.

Isnabel tira la bride de son petit cheval des montagnes, qui baissa la tête en secouant sur ses yeux les mèches pendantes de sa crinière, et se mit à creuser le sable avec ses ongles.

Ce petit cheval formait avec celui de Rosette le contraste le plus parfait ; il était noir comme la nuit, l’autre d’un blanc de satin : il était tout hérissé et tout échevelé ; l’autre avait la crinière nattée de bleu, la queue peignée et frisée. Le second avait l’air d’une licorne et le premier d’un barbet.

La même différence antithétique se faisait remarquer dans les maîtres et dans les montures. Rosette avait les cheveux aussi noirs qu’Isnabel les avait blonds ; ses sourcils étaient dessinés très nettement et d’une manière très apparente ; ceux du page n’avaient guère plus de vigueur que sa peau et ressemblaient au duvet de la pêche. La couleur de l’une était éclatante et solide comme la lumière du midi ; le teint de l’autre avait les transparences et les rougeurs de l’aube naissante.

Si nous tâchions maintenant de rattraper la chasse ? dit Isnabel à Rosette ; les chevaux ont eu le temps de reprendre haleine.

Allons ! répondit la jolie amazone, et ils se lancèrent au galop dans une allée transversale assez étroite qui conduisait à la mare ; les deux bêtes couraient de front et en occupaient presque toute la largeur.

Du côté d’Isnabel, un arbre entortillé et noueux avançait une grosse branche comme un bras et semblait montrer le poing aux chevaucheurs. L’enfant ne la vit pas.

Prenez garde, cria Rosette, couchez-vous sur la selle ! vous allez être désarçonné.

L’avis était donné trop tard ; la branche frappa Isnabel au milieu du corps. La violence du coup lui fit perdre les étriers, et, son cheval continuant son galop et la branche étant trop forte pour ployer, il se trouva enlevé de la selle et tomba rudement en arrière.

L’enfant resta évanoui sur le coup. Rosette, fort effrayée, se jeta à bas de sa bête et fut au page, qui ne donnait pas signe de vie.

Sa toque s’était détachée, et ses beaux cheveux blonds ruisselaient de toutes parts éparpillés sur le sable. Ses petites mains ouvertes avaient l’air de mains de cire, tant elles étaient pâles : Rosette s’agenouilla auprès de lui et tâcha de le faire revenir. Elle n’avait sur elle ni sels, ni flacon, et son embarras était grand. Enfin elle avisa une ornière assez profonde où l’eau de pluie s’était amassée et clarifiée ; elle y trempa ses doigts, au grand effroi d’une petite grenouille qui était la naïade de cette onde, et elle en secoua quelques gouttes sur les tempes bleuâtres du jeune page. Il ne parut pas les sentir, et les perles d’eau roulaient au long de ses joues blanches comme les larmes d’une sylphide au long d’une feuille de lis. Rosette, pensant que ses habits le pouvaient gêner, déboucla sa ceinture, défit les boutons de son justaucorps et ouvrit sa chemise pour que sa poitrine pût jouer plus librement. Rosette vit alors quelque chose qui aurait été pour un homme la plus agréable des surprises du monde, mais qui ne parut pas à beaucoup près lui faire plaisir, car ses sourcils se rapprochèrent, et sa lèvre supérieure trembla légèrement, c’est-à-dire une gorge très blanche, encore peu formée, mais qui fusait les plus admirables promesses, et tenait déjà beaucoup ; une gorge ronde, polie, ivoirine, pour parler comme les ronsardisants, délicieuse à voir, plus délicieuse à baisser.

Une femme ! dit-elle, une femme ! ah ! Théodore ! Isnabel, car nous lui conservons ce nom, quoique ce ne soit pas le sien, commença à respirer un peu, et souleva languissamment ses longues paupières ; il n’était blessé en aucune sorte, mais seulement étourdi. Il se mit bientôt sur son séant, et, avec l’aide de Rosette, il put se dresser sur ses pieds et remonter sur son cheval qui s’était arrêté dès qu’il n’avait plus senti son cavalier.

Ils s’en furent à petits pas jusqu’à la mare, où en effet ils, ou plutôt elles, retrouvèrent le reste de la chasse. Rosette raconta en peu de mots à Théodore ce qui venait de se passer. Celui-ci changea plusieurs fois de couleur pendant le récit de Rosette, et tout le reste de la route tint son cheval à côté de celui d’Isnabel.

On rentra au château de très bonne heure ! cette journée, commencée si joyeusement, se termina d’une manière assez triste.

Rosette était rêveuse, et d’Albert semblait aussi plongé dans de profondes réflexions. Le lecteur saura bientôt ce qui y avait donné lieu.