Octave Mirbeau : Homards à l’américaine

 À la campagne, j’ai deux voisins, deux excellents voisins, avec qui les relations sont charmantes vraiment : le peintre Anastase Ruban que vous connaissez sans doute, et M. Joseph Planton, ancien chef de gare de la Compagnie des chemins de fer de l’Extra-Centre. Anastase Ruban s’est fait, comme vous le savez, une spécialité dans la peinture contemporaine  je pourrais dire une illustration ; il n’a jamais peint que des homards. M. Thiébaut-Sisson, qui vient de découvrir Piero della Francesca, a écrit de lui : « C’est le meilleur homardier que nous possédions. Il est exact, élégant et profond.

 

Son dernier tableau, le Homard, qui tient entre ses pinces le globe, atteint aux plus hautes conceptions de la peinture d’histoire... » Quant à M. Joseph Planton, il joint, obscur et modeste, aux douceurs d’une retraite bien gagnée les petits bénéfices d’une agence d’assurances contre les accidents et sur la vie.

Ce sont deux braves gens, fort estimés de tout le pays, et qui respectent les lois – toutes les lois !... Vous voyez bien qu’il existe encore, quoi qu’on dise, de ces brave citoyens, et que le génie de la race n’est pas mort !

Ce matin, de très bonne heure, Anastase Ruban est venu me voir... Je l’ai trouvé soucieux, inquiet... Je m’informe :

– Eh bien !... Et les homards ?

– Ça va !... Ça va !... répond un peu nerveusement l’exact, élégant et profond homardier...

Puis, tout à coup, il me demande :

– A-t-on des nouvelles de la Champagne ?

– Ma foi ! non...

– Ah !...

Je pense qu’il a peut-être des parents, des amis sur ce paquebot, et je me dispose à le rassurer... Mais il ne m’en laisse pas le temps... Et il soupire :

– Ah ! je n’ai pas eu de chance.

– Que voulez-vous dire ?

– Rien !... Je m’entends !

Et pendant quelques minutes, il est demeuré songeur.

Nous nous promenons dans le jardin. L’air est très doux. Un peu de soleil sourit dans les nuages... En vain, j’essaie de lui faire admirer la beauté des pervenches, des roses de Noël, et les pousses nouvelles qui soulèvent la terre... Il répète encore :

– Ah ! je n’ai pas eu de chance !... Je n’ai pas eu de chance !...

– Mais en quoi n’avez-vous pas eu de chance ?

– En quoi ?...

Le grand homardier chassa violemment du bout de sa canne, un caillou, et haussant les épaules, il s’écrie, avec un mauvais regard, et d’une bouche tordue par la haine :

– Vous allez voir, mon cher monsieur... que cette fois-ci, la Champagne a péri corps et biens... Et que, plus jamais, nous n’entendrons parler d’elle !... La voilà bien ma chance !...

J’ai beau lui dire que l’on n’est pas inquiet à la Compagnie Transatlantique... que le paquebot a été signalé, naviguant doucement, dans je ne sais plus quels paysages...

– Un retard... un simple retard !...

Anastase Ruban ne veut rien entendre.

– Non ! Non !... Il a péri corps et biens !...

Et il s’obstine toujours à cette unique exclamation :

– C’est bien ma chance !... C’est bien ma chance !

Je n’ai pu lui tirer d’autres paroles ; et il est parti, furieux, étrangement furieux, sans s’expliquer davantage.

Ce soir, après le dîner, il revient, aussi inquiet que le matin, aussi soucieux, dans un état nerveux plus accentué... Il me demande :

– Et la Champagne ?... Toujours pas de nouvelles ?

– Non.

– Naturellement !

– C’est-à-dire les mêmes nouvelles... Rien de grave... Un retard voilà tout !

– Allons donc !

– Puisque je vous le dis !

– Allons donc !... Vous verrez !... vous verrez !... La Champagne a péri corps et biens !... C’est évident ! Ah ! ce n’est pas à la Gascogne qu’une pareille chance serait arrivée !... Ah bien, oui.

– Une pareille chance !... Pourquoi dites-vous cela ?...

– Je m’entends... je m’entends !

Anastase Ruban marche fiévreusement... bouscule les chaises... Je le pousse de questions précises auxquelles il ne répond que par des gestes saccadés... Enfin, il finit par s’asseoir devant la table, en face de moi, et, d’une voix coupée, hachée, en petites phrases courtes, il me dit ceci :

– Enfin, voyons... Je suis un brave homme... moi ! un honnête homme !... Je remplis tous mes devoirs de citoyen libre... Je suis toujours avec le gouvernement, quel qu’il soit !... Je respecte l’armée, la magistrature, la religion... M. Henri Rochefort... M. Ernest Judet... tous les corps constitués, enfin ! voyons !... Est-ce vrai ?

– Parfaitement !

– Mais je suis peintre avant tout !... peintre avant tout !... Est-ce juste ?

– Dame !

– Eh bien, vous allez voir ma chance ! Il y a deux ans, je pars pour l’Amérique... Je devais faire à New-York, et dans les principales villes du Nouveau-Monde, une exposition de mes homards, et en même temps qu’une exposition, des conférences sur mes homards en général et sur la peinture contemporaine en particulier... C’est un usage qui fut, je crois, inauguré par mon cher maître et ami, Jean-François Raffaelli... Je pars donc pour l’Amérique, sur la Bretagne... Mes homards me suivent sur la Gascogne... à huit jours d’intervalle... Il me fallait ce temps, vous comprenez, pour organiser mes affaires là-bas, étudier l’Amérique et me rendre compte de ce que les Américains pourraient bien avoir dans le ventre !... Afin d’épater ces susdits Américains, j’avais assuré mes tableaux pour une somme de six cent mille francs... Retenez bien ce chiffre, mon cher monsieur, six cent mille francs !... Six cent mille francs de homards peints, ce n’est pas ordinaire !...

À ce moment, entre M. Joseph Planton, mon autre voisin. Il s’assied silencieusement à côté de notre grand artiste Anastase Ruban, qui continue après quelques minutes d’interruption :

– Je n’avais entendu faire qu’une réclame. Je ne comptais pas que cela pût devenir une merveilleuse spéculation... Je poursuis... au jour fixé, la Gascogne n’arrive pas. Rien d’étonnant !...

On avait signalé d’épaisses brumes en mer... Deux jours, trois jours, quatre jours... La Gascogne n’arrive toujours pas. On s’émeut à New-York. Les agences regorgent de gens qui viennent aux renseignements... La jetée est noire de visages contristés qui interrogent l’horizon. Il y a des femmes qui pleurent, des petits enfants qui pleurent, des vieillards qui pleurent !... Moi, je jubile... J’ai dans le cœur une immense espérance !... l’espérance que la Gascogne a sombré, et qu’elle repose, à jamais, sur un lit de fucus, au fond de la mer ! Quatre jours encore ! Et la Gascogne n’arrive pas !...

On ne la signale nulle part. « Mon pauvre père ! » sanglotent des femmes. « Mon infortunée épouse ! » larmoient des hommes... Et moi, plus jeune, plus souple, plus gai, je dis mentalement : « Ô mes bienheureux homards qui dormez dans les grands fonds, que je vous bénis de me valoir six cent mille francs !... »

Et, tandis que tout le monde se lamente et se désespère, moi, déjà, j’organise ma vie future... Avec cette fortune miraculeuse, je lâche l’art, les marchands, l’amateur ! J’achète une maison de campagne, j’ai un grand jardin, des poules, des vaches. Et, tout le jour étendu sur l’herbe, je me prélasse dans la paresse et dans la joie !...

Je n’ai plus qu’une angoisse, une seule : c’est que la Gascogne s’est écartée de sa route, et qu’elle va, peut-être, apparaître bientôt à l’horizon !... Quatre jours encore !... Rien !... Ce soir-là, je me suis saoulé comme un homme, avec de belles filles !...

Il cesse, une minute, de parler. Et, le regard morne, la bouche pendante :

– Voilà bien ma chance !... fait-il... Le lendemain, les sémaphores – ces brutes – signalaient la Gascogne au large... La Gascogne, comprenez-vous ?... la Gascogne que je croyais ensevelie pour toujours sous les flots !... Je pensai m’évanouir de douleur... Tout le monde exultait, tout le monde dansait, tout le monde chantait... Oh ! cette joie canaille !... Le soir, en effet, l’affreuse Gascogne entrait dans le port avec mes homards !... Et, toute la nuit, je fus, dans New-York, le seul à pleurer, à pleurer sur mes joies défuntes et mon rêve évanoui !... Quand je vous disais que je n’avais jamais eu de chance dans la vie !...

Il y eut un silence... Un silence accablant... Et, tout à coup, j’entendis la voix blanche de Joseph Planton, ex-chef de garde des chemins de fer de l’Extra-Centre, qui disait :

– Moi, en fait de homards, il m’est arrivé quelque chose de bien plus extraordinaire.