Octave Mirbeau : Gavinard

 I

 

Alexandre de Gavinard, le grand financier que tout Paris a connu, travaillait, en son cabinet.

D’une plume sereine et sans remords, il rédigeait, en face de son portrait peint par Carolus-Duran, le septième rapport qu’il devait présenter, le jour même, à la septième société de crédit dont il était l’inévitable président. Il s’agissait, comme bien vous pensez, de mettre dedans une quantité, incalculable d’actionnaires, et Alexandre de Gavinard 

 

Gavinard, comme on l’appelait  se trouvait très en verve. À plusieurs reprises, il s’était frotté joyeusement les mains, ce qui, chez lui, ne pouvait passer pour une satisfaction banale.

Joseph, le valet de chambre, entra, présenta à son maître un plateau de vieux laque japonais, au centre duquel une carte de visite se pavanait.

– Armand de Gavinard ! dit le grand financier, après avoir tourné et retourné la carte. Armand de Gavinard ! Tiens, tiens ! c’est assez curieux. Connais pas de Gavinard... Et qui est-ce, ce Gavinard ? Comment est-il, ce Gavinard ?

– Un chasseur d’Afrique, répondit très correctement le valet de chambre.

– Un chasseur d’Afrique ! Gavinard ! Ah ! par exemple, c’est trop fort ! Est-ce que j’aurais de la famille, maintenant !... Voilà une chose qui serait bien parisienne... Faites entrer.

Et Alexandre de Gavinard, sans le moindre trouble, se mit à terminer la phrase que l’entrée du valet de chambre avait malencontreusement interrompue. Quelques instants après, la porte s’ouvrait. Joseph annonça :

– M. Armand de Gavinard !

II

– Monsieur, dit-il, je vous demande pardon si je vous dérange, mais ce que j’ai à vous dire est très important et ne souffre pas de retard.

Le grand financier fit un geste qui, évidemment, signifiait : « Parlez, monsieur. » Le chasseur d’Afrique continua :

– Monsieur, je viens vous apprendre que je suis votre fils, et, par conséquent, que vous êtes mon père.

S’il avait eu quelque peu de lettres, Alexandre de Gavinard eût pu se rappeler ce qui advint à La Fontaine, en des circonstances analogues, et dire, comme lui : « Vous êtes mon fils ? Enchanté de vous voir, monsieur. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir. » Il se contenta de se renverser sur son fauteuil et de se croiser les mains sur son ventre, qu’il avait très gros. Le chasseur d’Afrique, nullement décontenancé, reprit :

– Voici la chose. Marie Rebassut, ma mère, Marie Rebassut est morte, il y a deux mois environ. Avant de mourir, dans des lettres qu’elle m’écrivit, et que j’ai là sur moi, elle voulut bien me révéler le secret de ma naissance. Tout y est, monsieur, vous verrez, depuis A jusqu’à Z... Il en résulte que je suis votre fils, et que...

– Vous avez pris mon nom, comme cela, sans savoir ? interrompit le grand financier.

– Dame ! naturellement.

– Mon Dieu, monsieur, c’est peut-être beaucoup de précipitation. Car enfin, Marie Rebassut, madame votre mère, était certainement une femme charmante, mais je vous demande pardon de ce détail, à ma connaissance, pendant notre liaison, elle avait six amants, sans compter le hasard, qui est un grand maître, comme vous ne l’ignorez point. Et vous avouerez, en ces conditions...

– Enfin, monsieur, s’écria le chasseur d’Afrique, êtes-vous mon père, oui ou non ?

– Monsieur, je vous donne ma parole d’honneur que je n’en sais rien. Il n’importe d’ailleurs. Puisque vous semblez tant désirer être mon fils, je ne vois à cela aucun inconvénient. De cette façon, je pourrai m’imaginer que j’ai de la famille, chose qui ne m’est jamais arrivée depuis que j’existe. Asseyez-vous, monsieur, je vous prie.

Alexandre de Gavinard sonna, et le valet de chambre apparut.

– Joseph, dit-il, en montrant le chasseur d’Afrique, il paraît que monsieur est mon fils. Je vous prie dorénavant de le traiter comme tel. Vous préparerez l’appartement du second que je lui destine, et vous aurez soin de faire venir aujourd’hui même, les fournisseurs ; car j’imagine que sa garde-robe est mince, et monsieur ne peut vraiment pas se promener dans Paris tout le temps en chasseur d’Afrique. C’est entendu, hein ? Allez.

Puis se tournant vers Armand de Gavinard, abasourdi par ces façons étranges auxquelles celui-ci ne s’attendait pas, il lui demanda :

– À part votre métier de soldat, savez-vous quelque chose ?

– Rien du tout, répondit Armand.

– Très bien ! Parfait !

– Dites-moi, montez-vous à cheval ?

– Ah ! ça, par exemple, admirablement !

– Tirez-vous l’épée ?

– J’étais prévôt au régiment.

– Avez-vous des scrupules d’éducation, des délicatesses de conscience, des préjugés d’honnêteté ?

Armand ouvrit de grands yeux étonnés.

– Non, n’est-ce pas ? continua le grand financier. C’est au mieux. Avec cela que votre beauté banale et vos allures grossières doivent plaire aux femmes. Eh bien, monsieur, rappelez-vous qu’il y a en vous toutes les qualités qu’il faut à un ambitieux adroit, pour conquérir la première place dans la Société parisienne. Si vous savez les mettre en jeu, un peu de réclame aidant, vous arriverez où vous voudrez. Maintenant, laissez-moi, car j’ai un travail à terminer.

 III

 Au bout de deux ans, Armand de Gavinard était devenu l’un des jeunes gens les plus à la mode de Paris. Il était d’un club coté, d’une écurie presque célèbre. On le citait partout et en toutes occasions, soit qu’il galopât son cob irlandais, le matin au Bois ; soit qu’il menât son attelage russe, l’après-midi, dans l’allée des Acacias ; soit qu’il apparût, le soir, dans une avant-scène de théâtre, en compagnie d’une jolie fille, dans un salon recherché où, les nuits de bal costumé, ses fantaisies étaient fort appréciées et du plus haut renom.

Il eut même cette bonne fortune d’inventer à plusieurs reprises un de ces vocables essentiellement parisiens que la mode consacre pendant quelques mois et qui reçoivent toujours l’accueil le plus enthousiaste, aux soupers du duc de Ramo, dans les petits hôtels de la rue Prony et les journaux mondains.

Il eut surtout des amours retentissantes, des duels fameux, et jusqu’à des aventures louches de tripot et de femmes, qui laissent traîner derrière leurs héros une sorte de respect mystérieux, d’admiration inquiète, et les classent définitivement au premier rang des élégances incontestées.

Enfin, il arriva que Mlle Irma de Rungsberg, fille naturelle de feu le vieux baron de Rungsberg, dont elle avait hérité une fortune de deux millions de francs, s’éprit d’Armand, et déclara qu’elle voulait l’épouser.

Pendant ce temps, le père Gavinard payait, sans un reproche, sans une hésitation même, les dettes de son fils, et chaque fois qu’il le rencontrait, chez une actrice, dans le monde ou ailleurs, il se montrait avec lui d’une correction et d’une politesse charmantes.

  IV

 Un matin, Alexandre de Gavinard fit prier son fils de vouloir bien venir lui parler, en son cabinet.

– Monsieur, lui dit-il, j’ai appris que vous ameniez souvent des femmes à l’hôtel. Il ne manque point d’endroits pourtant où recevoir pareilles visites. Je vous serais obligé, monsieur, d’y mettre bon ordre à l’avenir.

– Mon Dieu ! monsieur, répondit Armand, qui jouait d’une façon gracieuse avec sa canne, j’avais cru pouvoir me permettre ces innocentes fantaisies, car très souvent, la nuit, dans votre propre hôtel, j’ai rencontré la Grecci, Mlle Verdurette, et la petite Héloïse Bompain. Ces dames ne venaient certainement pas pour moi, et je ne suppose pas qu’elles fussent là pour votre cocher.

Le grand financier sourit légèrement, fit un geste de dénégation timide et dit :

– Enfin, monsieur, vous ferez comme il vous plaît. Ce n’est d’ailleurs pas pour cette chose futile que je vous ai prié de venir. Nous avons à causer sérieusement.

– Monsieur, je vous écoute.

– Monsieur, dit Alexandre de Gavinard, en balançant dans sa main un joli couteau d’ivoire, je suis ruiné, radicalement ruiné, aussi ruiné qu’un homme peut l’être. Comment ?... Pourquoi ?... Cela ne vous intéresserait guère, j’imagine, si je vous contais par le menu cette triste histoire. Ce qui vous intéresse, c’est le fait en lui-même. Il n’est malheureusement que trop vrai. Je vous engage donc, monsieur, à ne plus compter sur moi désormais, et à chercher votre existence tout seul et de la façon qui vous paraîtra la meilleure. Je dois vous dire que votre situation ne me préoccupe pas beaucoup, car vous avez montré jusqu’ici une grande intelligence de la vie et vous saurez vous tirer d’affaire sans moi.

– Hé ! monsieur, s’écria Armand, vous en parlez très à votre aise. Voilà, je vous assure, une désagréable nouvelle et qui, précisément, tombe le plus mal du monde. Vous n’ignorez point que je dois épouser Mlle Irma de Rungsberg, et je ne sais vraiment pas si, après... après votre krach, l’affaire sera encore possible. Ce n’est point que vous soyez ruiné qui me gêne, mon Dieu, non ! C’est la conséquence morale de votre... de votre krach qui m’épouvante. Il doit y avoir là-dedans beaucoup de choses fâcheuses, et qui ne sont pas faites pour donner de la considération, ni pour inspirer confiance... Réfléchissez un peu, et voyez si vous ne pouvez retarder l’événement de quelques semaines... Vous me rendriez un vrai service, et qui sait ? peut-être vous en rendriez-vous un à vous-même !

– Vos observations sont fort justes, monsieur, répondit Alexandre de Gavinard. Je verrai.

V

 Un mois après, on célébrait, à Saint-Pierre de Chaillot, le mariage de Mlle Irma de Rungsberg avec M. Armand de Gavinard. Ce fut un événement parisien du plus haut chic. Les gazettes vantèrent, sur le mode pindarique, la richesse de la mariée, l’élégance entraînante du marié, l’extraordinaire probité, l’inépuisable bienfaisance et les goûts artistiques d’Alexandre de Gavinard. À cette occasion, l’hôtel du grand banquier fut passé en revue de la cave au grenier, et pas un bibelot ne fut omis. On n’oublia, en cette nomenclature, ni un cheval, ni un tableau, ni un domestique.

Le lendemain de la cérémonie, qui avait attiré à l’église tous les divers mondes de Paris, Alexandre de Gavinard se présentait chez son fils.

– Voyons, monsieur, lui dit-il, tout espoir n’est pas encore complètement perdu, et si vous voulez m’aider, je puis éviter la faillite et relever mon affaire...

– Vous plaisantez, monsieur, je pense, répondit froidement Armand en humant une cigarette. Comment ! en vous ruinant, vous me frustrez d’une grosse fortune qui m’appartenait, qui devait m’appartenir un jour ou l’autre, et vous venez me prier de vous prêter de l’argent, par surcroît ? Il fallait ne pas vous ruiner, la chose était simple.

Il se leva et dit en prenant congé :

– Mille pardons, monsieur, mais on m’attend.

Gavinard était devenu tout pâle ; pour la première fois de sa vie, une émotion le serrait à la gorge. Il s’écria, tendant les bras, suppliait :

– Armand ! Voyons, Armand ! Mon fils !

Armand ne put réprimer un sourire de pitié.

– Votre fils ! dit-il, en exécutant une pirouette définitive et gracieuse. En vérité ! Hé, monsieur, sais-je seulement si vous êtes mon père ?...