Octave Mirbeau : En traitement

 

Dans le jardin de l’hôtel, j’attends l’heure du dîner... Et je suis triste, triste, triste ! Triste de cette tristesse angoissante et douloureuse qui n’a pas de cause, non, en vérité, qui n’a pas de cause. Est-ce d’avoir évoqué ces cours d’asile, ces physionomies, si étrangement troublantes, des pauvres fous ?... Non... puisque je suis triste depuis que je suis ici... Quand on sait pourquoi on est triste, c’est presque de la joie... Mais quand on ignore la cause de ses tristesses..., il n’y a rien de plus pénible à supporter...

 

Je crois bien que cette tristesse me vient de la montagne. La montagne m’oppresse, m’écrase, me rend malade. Suivant l’expression de mon médecin, chez qui je suis allé causer quelques minutes, je suis atteint de « phobie », la phobie de la montagne. Comme c’est gai !... Être venu ici chercher la santé, et n’y trouver que la phobie !...

Et comment y échapper ?... Devant soi, derrière soi, au-dessus de soi, toujours des murs, et des murs et encore des murs qui vous séparent de la vie !... Jamais une éclaircie, une échappée d’horizon, une fuite vers quelque chose, et pas un oiseau !... Si j’étais sentimental, je ne pourrais pas, plus malheureux que Silvio Pellico, chanter pour me distraire :

 

Hirondelle gentille

Qui voltige à la grille

Du prisonnier !...

 

Non, rien que ces murs mornes et noirs où le regard se heurte sans pouvoir les franchir, où la pensée se brise sans pouvoir les traverser... Et pas de ciel non plus ; jamais de ciel !... Comprenez-vous cette terreur ?... Des nuages lourds, étouffants, qui tombent, qui tombent, couvrent les sommets, descendent dans les vallées, en rampant sur les pentes, qui disparaissent aussi, comme les sommets... Et ce sont les limbes... c’est le vide du néant...

Plus impénétrable que le roc et le schiste, ce ciel, que n’ouvre jamais aucun rêve, m’affole... Il ne me parle que de désespoir, ne m’apporte que des persistants conseils de mort... Le suicide rôde partout ici, comme, ailleurs, la joie dans les prairies et dans les jardins... Et j’ai cette impression d’être enfermé vivant, non dans une prison, mais dans un caveau...

– Il faut vaincre cela..., me dit le médecin... Marche, marche... sapristi !

Il est étonnant... Mais où donc marcher ?... Vers quoi marcher ?... Vers qui marcher ?

Plus je marche, plus se rétrécissent les murs, plus les nuages se condensent et descendent, descendent, jusqu’à me toucher le crâne, comme un plafond trop bas... Et ma respiration s’accourcit, mes jarrets fléchissent et refusent de me porter, mes oreilles bourdonnent...

Je demande au guide :

– Pourquoi y a-t-il tant de grillons ici ?... Ils m’agacent... On ne peut donc pas les faire taire ?

– Et le guide me répond :

– Il n’y a pas de grillons... C’est le sang de Monsieur qui chante !...

Et c’est vrai... Ce qui chante ainsi, autour de moi, c’est mon grillon, l’affreux grillon de la fièvre... Oui, je le reconnais, maintenant...

– Mais tais-toi donc... vilaine bête !

Et il chante plus fort... il m’emplit les oreilles de son bourdonnement grêle, qui se multiplie, à chaque effort que je fais.

La phobie de la fièvre !... Allons, c’est complet.

Puisque le médecin m’a dit de marcher, je marche, je marche encore... L’étroite vallée devient un couloir, et le couloir, une fente dans de la pierre... Pendant des heures et des heures, sur ma droite, c’est une muraille suintante, glaciale, et si haute que je n’en vois pas la fin ; un petit torrent ronchonne à ma gauche... Il est agaçant, ce petit torrent... je crois entendre un vieillard toussotant et grincheux... Ah ! voici un point enfin... Cela va peut-être changer... Je traverse le pont... Cela change en effet, car maintenant j’ai la muraille suintante à ma gauche, et c’est à ma droite que ronchonne le petit torrent... Je marche... je marche... et ainsi durant toute la journée.

De temps en temps, le guide me dit :

– Cet endroit s’appelle la rue d’Enfer...

Ou bien :

– Cet endroit, c’est le Trou du Diable...

Ou bien :

– Cet endroit, c’est la Porte de la Mort...

Il me cite des noms de pics, de ports, de cols. Et ces noms n’expriment jamais que des idées de damnation et de malédiction. De place en place, de petites croix de bois, pour rappeler aux passants le souvenir d’un ensevelissement sous la neige ou sous la pierre.

– Ici périrent neuf chaudronniers qui se rendaient en Espagne... me dit encore le guide, car il comprend que je suis triste, et qu’il faut me distraire un peu.

– Mais les sommets... les sommets ?... Je veux atteindre les sommets ?...

– Il n’y a pas de sommets...

Et il a raison, ce guide. Il n’y a jamais de sommets... Quand on croit avoir atteint un sommet, il se trouve qu’on est encore dans une prison, dans un caveau... Devant soi, les murs, plus terribles, plus noirs, d’un autre sommet... Et de sommet en sommet, c’est vers plus de mort que l’on monte...

Je regarde le guide. Il est petit, souple, trapu... Mais il est triste aussi... Il n’y a pas de ciel dans ses yeux... Il n’y a que le reflet sombre et tout proche, et sans espoir, de ces murs entre lesquels nous marchons.

Ah ! rentrons, rentrons...

 

Alors, j’ai fini par ne plus quitter le jardin de l’hôtel... Ce jardin est clos de murs, et les murs sont percés de fenêtres, et derrière ces fenêtres, parfois, j’aperçois quelque chose qui me rassure et qui ressemble presque à de la vie... Oui, il y a, parfois, des visages à ces fenêtres... En ce moment, j’aperçois un monsieur qui se frise la moustache, un autre qui passe un smoking... Et ici, à gauche, une femme de chambre corsette sa maîtresse... Je me raccroche aux allants et venants qui passent dans le jardin, aux pauvres géraniums des massifs, aux bananiers frileux des pelouses, aux souliers jaunes, aux robes blanches, à l’habit obséquieux des garçons... Je me raccroche à tout cela pour me bien prouver à moi-même que c’est de la vie, et que je ne suis pas mort...

 

Mais je suis pris par une autre mélancolie, la mélancolie des villes d’eaux, avec toutes ces existences disparates, jetées hors de chez soi... D’où viennent-elles ? Où vont-elles... On ne le sait pas... et elles ne le savent pas elles-mêmes... En attendant de le savoir, elles tournent, pauvres bêtes aveuglées, le manège de leur ennui...

Et voici que la cloche sonne... La nuit est tombée... les salles s’illuminent... Arrivent des gens que je connais... Mais j’ai beau les connaître, ils me sont plus étrangers que si je ne les connaissais pas...

– Vous allez au Casino, ce soir ?

– Parbleu ! Et vous ?

– Hélas !...

Ah ! ne plus voir de montagnes !... Des plaines, des plaines, des plaines !

 

[1] Silvio Pellico (1789-1854), écrivain italien; carbonaro, il fut condamné à mort puis gracié après un long séjour en prison.