Octave Mirbeau  Des passants

 Il y a deux mois, à Vannes, un jour de sortie, près du collège des Jésuites, je rencontrai un petit monsieur, d’une cinquantaine d’années, qui conduisait par la main, tendrement, un jeune garçon de douze ans. Du moins je les gratifiai chacun de cet âge. J’ai cette manie de toujours donner un âge aux gens que je frôle un instant et que, sans doute, je ne reverrai jamais plus. Cette manie, je la pousse si loin que, ne me contentant pas de mes propres suppositions, je demande aux amis qui m’accompagnent :

 

– Dites-moi, regardez cette personne qui passe... Quel âge lui donnez-vous ?... Moi, je lui donne tant...

Nous discutons.

Une fois son âge établi, il me plaît d’imaginer sur son existence des choses particulièrement affreuses et dramatiques. Et il me semble ainsi que les inconnus me sont moins inconnus.

On s’amuse comme on peut.

Le petit monsieur de cinquante ans était voûté, très maigre, un peu gauche d’allures. Il paraissait doux et triste.

Le jeune garçon de douze ans avait un visage dur et joli, des yeux très beaux et méchants, une grâce souple et douteuse de courtisane. Il marchait avec une élégante aisance qui rendait plus timides, plus maladroites et – comment dirai-je ? – plus attendrissantes les manières du père. Car je fus convaincu que c’était le père et le fils, bien qu’il n’existât entre eux aucune ressemblance physique, aucune affinité morale.

Ils étaient en deuil : le père, tout de noir vêtu, comme un prêtre ; l’enfant, avec un simple brassard de crêpe, noué sur la manche de sa veste de collégien.

Je n’eus pas le temps de les examiner en détail. Eux montaient la rue qui va vers le centre de la ville ; moi, je descendais au port, où je devais m’embarquer pour Belle-Isle.

Et puis j’étais occupé par cette idée que la chaloupe m’attendait, que l’heure de la marée pressait. Ils passèrent indifférents à mon regard, ils passèrent comme passent tous les passants. Et cependant, à les voir passer, je fus pris d’une mélancolie et presque d’une souffrance : oui, une souffrance, je me rappelle.

Je n’en aurais pu déterminer la cause. Du reste, je ne la cherchais point.

Souvent, dans les gares et sur les paquebots, et dans ces gares plus moroses que sont les hôtels de ville de passage comme celle où je suis, il m’arrive d’éprouver une tristesse vague et poignante à la vue de ces mille inconnus qui vont on ne sait où et que la vie, pour une seconde, rapproche de moi. Est-ce bien de la tristesse ?

N’est-ce point plutôt une forme aiguë de la curiosité, une sorte d’irritation maladive de ne pouvoir pénétrer l’ignoré de ces destinées nomades ?

Et ce que je crois surprendre, sur l’énigme des physionomies, de douleurs vagues et de drames intérieurs, n’est-ce point l’ennui, tout simplement, l’ennui universel, l’ennui inconscient que ressentent les gens jetés hors du chez soi, les gens errants à qui la nature ne dit rien et qui semblent plus effarés, plus deshabitués, plus perdus que les pauvres bêtes, loin de leurs horizons coutumiers ?

Il y avait quelque chose de plus intense, de plus aigu en même temps, dans le sentiment qui m’avait remué l’âme, à la vue du petit monsieur et de son fils ; il y avait réellement une souffrance, c’est-à-dire la transmission rapide, électrique, d’une souffrance qui était en lui à une pitié qui était en moi. Mais quelle souffrance et quelle pitié ? je l’ignorais.

Quand ils eurent passé et fait une trentaine de pas, je me retournai pour les regarder encore. Quelques promeneurs, qui se trouvaient alors entre eux et moi, me les cachèrent en partie, et, dans les créneaux formés par les épaules et les chapeaux de ces promeneurs, je ne distinguai plus que le dos du petit monsieur, un dos accablé, aux angles tristes, aux omoplates remontées, un dos implorant, un dos pathétique, le dos d’un homme qui a toujours pleuré.

J’en eus le cœur serré.

Je songeai d’abord à les suivre, mû par je ne sais quel élan d’incertaine compassion, et peut-être aussi par un instinct de cruauté. Puis, sans me dire que cela serait bien ou mal, je continuai de descendre la rue, machinalement.

Bientôt j’aperçus les mâtures des bricks et leurs coques noirâtres ; un cotre appareillait, balançant dans l’air sa brigantine toute rose. De bonnes odeurs de coaltar me vinrent aux narines, mêlées aux émanations iodées de la marée montante.

Et je ne pensai plus au petit monsieur, emporté avec les autres dans le grand tourbillon de l’oubli. À ce moment même, il m’eût été impossible de retrouver, je crois, le dessin de ce dos qui m’avait tant ému...

Pourtant, vers le soir, étendu sur le panneau de la chaloupe qui m’emmenait à Belle-Isle, la tête appuyée contre un paquet de cordages, me revint la vision du petit monsieur en deuil, mais lointaine et brouillée, et je me contentai de me dire, sans attacher à ces paroles intérieures la moindre idée de pitié :

– C’est un veuf, sans doute... Et lui, l’enfant, il ressemble à la morte... Elle devait avoir vingt ans...

Je ne me demandai pas où il était maintenant, ce qu’il faisait, s’il pleurait tout seul, dans une chambre d’hôtel ou dans un coin de wagon. Et je m’endormis, bercé délicieusement par le remous de la mer sur laquelle on eût dit que la lune avait jeté un immense filet de lumière, aux mailles étincelantes et serrées.

Un mois après, je les revis. C’était dans un wagon. J’allais à Carnac. Et eux, où allaient-ils ? Le petit monsieur occupait un coin du wagon, à ma droite, et son fils, un autre coin, en face de lui.

Il me sembla que le premier était plus voûté, plus cassé, plus maigre, plus gauche, et je crus remarquer que le second avait embelli, et que ses yeux étaient devenus plus méchants encore.

Je voulus examiner, plus attentivement que l’autre fois, le visage du père ; mais il se déroba à mes regards, et il feignit de s’intéresser au paysage : des pins, encore des pins, et d’étroits, de désolés, de mortuaires horizons de landes. L’enfant s’agitait nerveusement et me regardait d’un œil oblique.

Tout à coup, il monta sur les coussins, ouvrit la portière, se pencha hors du wagon. Le père, effrayé, poussa un cri :

– Albert !... Albert !... ne fais pas cela, mon enfant... tu pourrais tomber.

L’enfant répondit, d’un ton sec, avec une grimace méchante des lèvres :

– Je ferai cela... je ferai cela... Tu m’ennuies.

Le père s’était levé, avait tiré un foulard de soie noire d’un petit nécessaire de voyage.

– Eh bien, mon enfant, dit-il doucement... au moins, mets ce foulard autour de ton cou... L’air est vif, aujourd’hui... Je t’en prie, mets ce foulard.

L’enfant haussa les épaules.

– Tiens... des poules, fit-il en suivant dans le ciel gris un vol de corbeaux.

– Ça n’est pas des poules, mon enfant, expliqua le petit monsieur. C’est des corbeaux.

L’enfant répondit durement :

– Et si je veux que ça soit des poules, moi, na !... Laisse-moi tranquille...

Et il se mit à tousser.

Effaré, le petit monsieur fouilla dans le nécessaire. Albert !... ton sirop, mon enfant... ton sirop... bois ton sirop... Tu me fais trembler...

L’enfant prit la bouteille, la lança par la portière, et, avec un mauvais rire :

– Tiens, le voilà ton sirop !... Va le chercher si tu veux...

Alors le père se tourna vers moi, les yeux implorants. Ah ! quelle figure de martyr ! Des joues creusées, des rides profondes, et deux grandes prunelles rondes, humides, cerclées de rouge, et une barbe courte, sale, grise, comme il en pousse sur la peau rigide des morts.

Je me levai à mon tour et refermai la portière d’un geste impérieux. L’enfant se rencogna, en maugréant, dans l’angle du wagon. Le père me remercia d’un regard douloureux et bon... Comme je le touchais presque, je me penchai vers lui, et, tout bas :

– Vous n’avez que lui ? demandai-je.

– Oui... fit-il, péniblement.

– Et... il... ressemble... à la morte ?

Le petit monsieur rougit...

– Oui... oui... hélas !

– Elle devait avoir vingt ans ?

Je vis de l’épouvante en ses yeux ; un tremblement secoua ses pauvres jambes grêles et osseuses... Il ne répondit rien.

Jusqu’à la station de Carnac, nous n’échangeâmes plus une parole. Le train filait dans un grand espace dénudé, une plaine biblique, avec des lointains d’Orient, d’un mystère poignant... J’aurais voulu, cependant, parler au petit monsieur, lui dire des choses consolantes, je ne sais quoi d’affectueux. De savoir que quelqu’un sur la terre avait pitié de lui, cela lui eût été une douceur. Peut-être eût-il mieux supporté sa lourde vie !

En vain, je cherchai...

Je descendis du wagon sans me retourner. Et le train continua sa marche, emportant le petit monsieur, que je ne reverrai plus jamais... Oh ! si j’avais pu trouver le mot qu’il fallait à sa douleur !... Mais qui donc, jamais, l’a trouvé, cet insaisissable mot ?

Après avoir, pendant quatre heures, marché dans les landes et sur la grève, j’entrai dans une petite auberge, où je mangeai des huîtres fraîchement pêchées, et bus un pot de cidre. Des femmes me servaient, comme on en voit dans les tableaux de Van Eyck. C’était la même gravité douce, la même noblesse d’attitude, la même beauté ample du geste... Et un silence !

La maison était propre, les murs blanchis à la chaux. Au-dessus de la cheminée, il y avait un panneau de boiserie ancienne, et sur la table de la cheminée, deux grosses coques d’oursins qui ressemblaient à l’Alhambra. J’oubliai le siècle, j’oubliai la vie, la douleur humaine, j’oubliai tout, et je passai là une heure délicieuse et sans remords.