Octave Mirbeau Dans l’antichambre

 Elle entra craintive, rougissante, et d’un geste menu, retroussant, au-dessus des lèvres, sa violette, elle demanda :

– Monsieur Derbois, s’il vous plaît ?

Des deux garçons de bureau dont l’un taillait un crayon, et l’autre ficelait un paquet, le premier leva la tête, dévisagea brutalement la visiteuse, avança un « bloc », présenta un porte-plume.

 

– Votre nom ! fit-il.

Elle posa sur le bureau son petit manteau d’astrakan terni, et, se penchant, elle écrivit.

Le garçon détacha la feuille du bloc, la secoua en l’air, pour en faire sécher l’encre fraîche.

– Asseyez-vous, commanda-t-il.

Puis il traversa l’antichambre d’un pas noble et, au fond, derrière les vantaux d’une double porte capitonnée de moleskine, il disparut.

Le regard un peu indécis et peureux, elle s’assit sur la banquette adossée au mur, d’un côté.

En face d’elle, contre une grande carte géographique, se déployait des pays roses, des pays bleus, des pays mauves, des pays omnicolores, rayés, en tous les sens, de lignes étroites, courbes, tremblées ; ornés d’ellipses, de spires et de paraboles, baignés, tout autour, d’un lavis vert d’eau qui figurait des océans.

Les yeux de la femme, d’abord hésitants à se poser quelque part, se fixèrent enfin sur la carte, vagues et perdus.

Quelques solliciteurs occupaient, çà et là, des fauteuils capitonnés, de la même moleskine que la porte.

En gens habitués aux longues stations dans les antichambres, ils avaient un engoncement de paquet, une lourdeur somnolente de brute, l’impassible massivité des choses inertes.

Dans un coin, un jeune homme, juif, malsain, les paupières orbiculées de rouge gâté, considérait d’un air de contentement ses bottes pointues et vernies, puis ses mains dégantées, dont il agitait les doigts pour faire reluire les bagues qui les ornaient.

Un vieux monsieur, raide, à tournure d’officier, se promenait de long en large, les yeux au plafond, des yeux froids, implacables et blancs comme des pièces d’argent ; de temps en temps, il examinait furtivement la femme, qui, les deux mains dans son manchon, le corps un peu incliné, en une attitude d’angoisse résignée, ne bougeait pas.

J’étais, non loin d’elle, assis sur la même banquette, attendant, moi aussi, Derbois. Je l’attendais depuis une heure. « Il est en conseil », m’avait-on dit. Et je commençais à m’impatienter.

Même, l’ennui me poussant, j’éprouvais une véritable honte à être là, dans cette antichambre, à la discrétion d’un Derbois. Il en prenait vraiment trop à son aise, ce Derbois que j’avais connu  il n’y avait pas si longtemps, mon Dieu  pauvre, humble, mendiant, à qui, bien souvent, j’avais prêté cent sous pour qu’il pût manger, le misérable !

Maintenant, à peine s’il me reconnaissait, à peine si, dans le hasard des rencontres, il daignait m’envoyer – avec quelle méprisante hauteur ! – un petit bonjour de la main. Et que serait-ce aujourd’hui qu’il venait d’être nommé député ! « Quelle sale âme ! » pensai-je, en maugréant intérieurement, tandis que le garçon, ficelant son paquet, avec des gestes autoritaires et dédaigneux, m’agaçait.

Et le dépit d’être ainsi traité par un ancien camarade, puissant et riche, venant s’ajouter aux énervements de l’attente, j’essayais de me consoler en me rappelant de vilaines aventures dont le Derbois avait été le héros, jadis ; de lourdes actions, qu’il me serait doux de lui reprocher un jour, dans des circonstances que je ne définissais pas nettement, mais que j’imaginais à l’avance, émouvantes et dramatiques. Ai-je besoin de dire que j’étais là pour lui emprunter de l’argent ?

La crainte de ne pas plus y réussir cette fois que les fois précédentes – car je passais mon temps à l’accabler de sollicitations de toutes sortes –, me jetait dans une irritation extrême, dans une malveillance exaspérée. Avant d’essuyer son refus, je méditais déjà de cruelles et raffinées vengeances, je combinais de formidables plans de chantage, faciles à mener à bien contre un financier si véreux, si compromis.

Sous l’influence de cette particulière disposition morale, je me pris à examiner ma voisine. Elle continuait à regarder avec navrement la carte géographique, où des petits paquebots fuyaient parmi le vert d’eau des océans, sur l’arc aminci des lignes grises.

Au premier coup d’œil, l’inconnue me sembla élégante et jolie. Ensuite, lorsque je détaillai plus intimement sa toilette et sa physionomie, il me parut qu’elle était misérable et qu’elle n’était plus jeune. Oh ! non, plus jeune, presque vieille, la pauvre femme !

Elle arrivait à ce moment terrible de la vie, où les femmes qui ont encore de l’amour doivent voir, avec d’affreuses tortures, s’écrouler l’orgueilleux édifice de leur beauté ! Oh ! non, plus jeune !... Je distinguais des rides autour des yeux, des salissures aux tempes.

Les coins de la bouche s’affaissaient ; les chairs coulaient avec des ondulations canailles, dans la descente ravinée des joues ; à chaque attache des muscles, je n’eus pas de peine à remarquer une distension de la peau, une ombre molle, un trou, quelque chose de très mélancolique, comme un coup de pouce, empreint sur des carnations mortes.

Et l’ossature, par places, dans l’évidement de cet attristant visage, raidissait de brèves, de dures apparences de carcasse animale.

Cependant, à ne la considérer que dans son ensemble, elle gardait réellement dans la flexion du corps, dans la tombée lente des bras, dans le svelte et noble dessin des lignes superficielles, elle gardait encore l’illusion d’une beauté qui avait dû être admirable jadis ; elle gardait aussi le charme indéfinissable, la survie glorieuse d’une volupté, éparse tout en elle.

Et quelle navrance, en sa toilette ! Sa robe, son manteau, étaient d’étoffes précieuses et de coupe savante. Mais combien râpés, élimés, recousus, retaillés, ressoudés par d’héroïques, patients et successifs raccommodages. Son manchon d’astrakan montrait des plaques chauves, son chapeau balançait, au bout de ses plumes, tout un poème de souffrance.

En vain je cherchai ses bottines, qui devaient être pitoyables. Elle les tenait soigneusement cachées sous le mystère d’affreuse pauvreté de ses jupes.

Ces restes de visage et de toilette, qui se ressemblaient par les mêmes usures, et par des douleurs pareilles, qui disaient si éloquemment, en leur authentique détresse, le passé disparu d’opulence et de beauté, me furent comme une soudaine révélation de la vie de cette femme, une explication de sa présence ici, dans cette antichambre de banquier véreux.

Et je ressentis une immense pitié, puis une joie immense, car je ne doutai point, un seul instant, qu’elle ne fût la victime de Derbois.

L’inconnue, à ce moment, tourna la tête vers moi, comme si elle avait eu conscience des pensées qui m’agitaient. Je pus observer ses yeux. Ils étaient beaux encore, dans l’enchâssement des paupières avilies, et doux et tristes, infiniment ; des yeux habitués à toujours pleurer ; à toujours supplier, à toujours être rebutés ; ces yeux dont l’étrange éclat était fait des suprêmes flammes ardentes d’une passion près de s’éteindre et des calmes lueurs aurorales d’un amour maternel qui commence.

Elle aimait Derbois, de ce double, de ce torturant amour qu’ont les vieilles maîtresses.

Alors, avec la promptitude d’une imagination sentimentale et malhonnête, je reconstituai tous les détails du roman douloureux de cette femme, et simultanément, je combinai des plans pour en tirer profit contre Derbois.

Elle aimait Derbois, elle avait longtemps vécu avec lui, dévouée, soumise, lui donnant tout, son cœur, son esprit, son argent. Indélicat comme je connaissais mon ancien camarade, il avait tout accepté, édifiant sa fortune avec cette tendresse, prêt à tous les sacrifices, à toutes les humiliations.

Et puis, vieille et ruinée, il l’avait abandonnée. Il ne la recevait plus que de loin en loin, par peur d’un éclat dont sont capables les femmes désespérées, même les plus timides et les résignées. Elle devait posséder des lettres de lui, des lettres terribles, des aveux d’infamie peut-être, et il craignait, sans doute que, dans une heure de révolte, elle ne s’en servît pour le déshonorer, comme si l’on pouvait déshonorer l’homme défendu par l’argent ! Mais les coquins ont de ces bizarres superstitions, de ces tremblements injustifiés !...

Aujourd’hui, elle était à bout de courage... En examinant son teint plombé par les nourritures rares et mauvaises, je supposai qu’elle n’avait pas mangé depuis deux jours... Peut-être aussi... Et les plus noirs, les plus tragiques « peut-être », se succédaient dans mon esprit !... Cette idée me poursuivait qu’elle devait posséder des lettres de Derbois... Ces lettres, je les voyais, rangées au fond d’un tiroir. Cela m’enhardit et me calma tout ensemble.

Mentalement armé du seul soupçon de ces lettres, je doublai, je triplai, je quadruplai la somme que j’avais l’intention de demander à Derbois... Tout à l’heure, j’entrerais dans son cabinet, non plus timide, non plus rampant, j’entrerais le front haut, la moustache ironique, l’œil menaçant... J’entrerais et je dirais : « Cette femme... ha ! ha !... je la connais... Et tes lettres, tes lettres, je les ai lues... ha !... Je les ai lues... et non seulement je les ai lues, mais je les possède... Elles sont à moi, tes lettres, tes lettres infâmes !... » Derbois pâlirait, se troublerait... Et je voyais sa caisse ouverte, pleine d’or, se vider dans mes poches...

Satisfait du dénouement qu’il ne m’était pas possible de concevoir autre, je me reculai sur la banquette, dans une pose plus fière, victorieuse.

Le jeune homme, juif, jaune, malsain, continuait d’admirer ses bottines et ses bagues ; le vieux monsieur continuait d’arpenter l’antichambre, les yeux plus blancs ; et la femme continuait de regarder la carte géographique, les prunelles vagues et perdues en un rêve de douleur.

Le garçon apparut dans l’entrebâillement de la double-porte capitonnée de moleskine. Mon cœur battait très fort. Tout ce drame n’avait pas duré une minute.

Le garçon s’approcha de la femme :

– M. Derbois n’y est pas ! prononça-t-il d’une voix où il me sembla qu’il y avait de l’insulte et du contentement... Il ne rentrera pas aujourd’hui.

Elle se leva toute droite. Incertaine d’abord, étonnée ensuite, puis subitement résignée, elle partit des coudes au corps, le dos triste... Ah ! quelle tristesse dans ce dos !

Et je continuai d’attendre !...