Octave Mirbeau Avant l’enterrement

Le maît’ Poivret descendit de sa carriole devant la boutique de son gendre Pierre Gasselin, attacha le cheval à un gros anneau de fer, scellé dans la bordure du trottoir, et, ayant par trois fois éprouvé la solidité du nœud de la longe, il entra dans la boucherie, en faisant clarer son fouet.

 

– Y a-t-y du monde ? cria-t-il.

Le chien qui dormait, barrant le seuil de son corps étendu, se leva grognant, et alla se coucher plus loin. La boutique était déserte, et comme c’était un jeudi, l’étal à peu près dégarni de viande. Un quartier de bœuf, presque noir, gisait sur le billot couvert de mouches bourdonnantes ; à l’un des crocs mobiles du plafond, un cœur de veau pendait, fendu par le milieu. Dans un coin, au fond d’une bassine de cuivre, des os sanguinolents et des paquets de graisse jaunâtre commençaient de pourrir ; et de cela une odeur s’exhalait, l’odeur affadissante de la mort, qui vous soulève l’estomac dans les hôpitaux et les charniers.

– Y a-t-y du monde ? répéta maît’ Poivret. Hé ! Gasselin !... Où qu’ t’es !

Gasselin sortit du café Gadaud, situé juste en face de la boucherie, de l’autre côté de la rue. Il s’essuya la bouche du revers de sa main, ralluma sa pipe éteinte et accourut, disant :

– Me v’là !... Me v’là !

Il était nu-tête, la face toute rose, grasse et fraîche, les manches de sa chemise relevées jusqu’à la saignée. Son tablier de toile blanche, étoilé de taches rouges, le recouvrait tout entier, depuis le foulard bleu, noué très lâche autour du cou, jusqu’aux sabots, où ses pieds étaient nus. Son foiril dansait le long de sa jambe gauche au bout d’une chaîne d’acier. Il s’avança sur son beau-père et lui tendit la main.

– Ça va-t-y comme vous v’lez ?

– Ça va, mon gars, ça va tout bellement.

– Faut-y donner d’ l’avoine à votre cheval ?...

– Pargué non ! Il a bu et mangé à c’ matin... J’ viens d’ la foire d’ Chaussans, mon gars !...

– C’était-y une bonne foire ?

Maît’ Poivret hocha le chef ; il répondit simplement :

– Oua !... oua !... Point tant bonne, point mauvaise itou... Les prix s’ tiennent cor...

Changeant de ton :

– Eh ben ? quoi donc ? En arrivant à la Mansonnière, le petit gars Auguste m’a appris l’ malheur...

– Ben oui !... Ben oui !...

– Alors, j’ons point dételé... j’ons seulement donné quat’ litres d’avoine à mon cheval... Et pis me v’là...

Pierre Gasselin demanda :

– Vous allez p’ tête ben vous rafraîchir ?

– Ma foi, c’est point d’ refus... J’ons la gueule sèche quasiment comme un four... Alors, c’est ben vrai, c’est pas d’ la frime, all’ est morte, ta femme ?

Le boucher prit sa pipe, en secoua la cendre sur le talon de son sabot.

– Elle est morte, dit-il, c’te nuit, sur le coup de deux heures... Oui, deux heures et demie peut-être... dans ces tournants-là, quoi !

– C’te nuit, fit Poivret, qui balança la tête... quen ! quen !... quen... Voyez-vous ça ?.. quoi qu’y a pris ? C’est donc une maladie enragée, un coup de sang ?

Gasselin expliqua :

– C’est point un coup d’ sang, maît’ Poivret, non, point un coup d’ sang... C’est du ventre... Le ventre y a gonflé, gonflé !... Elle a crié ! crié, ah ! mazette, qu’elle a crié !... Et pis ! elle est morte... v’là comment elle est morte... mais on m’out’ra point d’ l’idée une chose...

– Quelle chose, mon gars ?

– Eh ben, v’là... Il y a quinze jours, p’tête douze... p’tête pus, p’tête moins... Enfin, il y a quinze jours, vout’ fille m’a dit j’ sais quoi... j’crai qu’elle m’a traité d’ cochon, d’ soulaud, à cause d’une fête que j’avions fait avec l’ gâs Bacoup et l’ gâs Mauté... Alors, j’y dis d’ me fout’e la paix... mais gentiment, pas fâché, en ami, quoi !... Mais v’là qu’elle m’agonit d’ sottises, plus fô !... Et pis ça, et pis l’aut’e. Alors j’y ai donné une claque, et pis un coup d’ pied dans l’ ventre. Mais vous pensez ben, maît’ Poivret, c’était pour jouer, sans malice. J’ voulais pas lui faire du mal... Là-dessus on se remet... Le lendemain elle se plaignait, elle disait : « J’ sais pas c’que j’ai dans l’ventre... J’ai quéque chose dans l’ ventre, pour sûr... Une bête, une grosse bête qui m’ mange ! » Ça n’l’empêchait point d’aller, de venir, de servir les clients... Avant-z’hier, ça l’a repris plus fô... Elle s’est couchée... elle a gonflé !... Et elle gueulait !... Enfin, elle est morte !... Du diable si j’aurais jamais cru qu’un coup de pied dans l’ ventre, comme ça, en jouant, pas fâché, ça pouvait crever une femme.

Poivret se gratta la nuque, et, tout songeur, il répéta :

– Quen !... quen !... quen !... voyez-vous ça !

Il ajouta d’un air moitié navré, moitié résigné :

– Ce que c’est que d’nous, pourtant !... C’est comme la Poivrette, sa mère, et défunt ma femme... all’ est morte et dans un rien d’ temps !... Un âbre qui y a tombé d’sus le cô, tu sais ben, le sacré grand noyer d’ la ferme !

– Ben oui !... ben oui !... gémit Gasselin... Vous v’lez p’tête ben la vouâ, vout’ fille... Elle est là-haut, maîtr’ Poivret.

Poivret répondit :

– Tout d’ même, mon gâs... Allons la vouâ !...

Et tous deux ils traversèrent l’arrière-boutique, s’engagèrent dans un escalier obscur, et s’arrêtèrent devant une porte entre-bâillée.

Le beau-père dit au gendre :

– Passe devant, té !

– Non, vous, maîtr’ Poivret...

– Non, mon gâs, non... C’est té...

Ils entrèrent dans la chambre, en marchant sur la pointe du pied...

Maîtr’ Poivret s’était découvert, tournait, très respectueux, sa casquette dans ses mains. Ses petits yeux étaient devenus tout ronds, énormes ; ses lèvres rejointes fermaient sa bouche en deux plis bombants qui donnaient à sa physionomie une singulière expression d’effarement comique et d’émotion comprimée. Il regarda autour de lui.

Sur le lit, une femme était couchée, la figure renversée, les traits affreusement tirés, le teint plombé, le corps rigide sous le drap qui moulait les parties saillantes et les formes cadavériques. Ses mains, croisées sur la poitrine, tenaient un crucifix. Près du lit, une vieille veillait et priait, et près de la vieille, sur une table ornée d’une nappe blanche, deux bougies brûlaient, flanquant de leur lueur triste un autre crucifix plus grand. Un aspergeoir, fait de quelques brindilles de bouleau, trempait dans un pot de terre rougeâtre rempli d’eau bénite.

Maît’ Poivret se signa et s’approcha du lit. Pendant quelques minutes, il considéra sa fille, essayant parfois de se pencher sur elle, comme s’il eût voulu l’embrasser, puis se redressant subitement, envahi par une crainte vague qu’il eût été incapable d’expliquer... À la fin, il posa sa grosse main noueuse sur la main de la morte, et il la retira aussitôt en faisant une grimace douloureuse, ainsi qu’un homme qui s’est brûlé à un fer chaud. Il alla retrouver son gendre qui était resté au milieu de la pièce, et il lui dit à voix basse :

– All’ est ben morte !... all’ est fraide ! mâtin qu’all’ est fraide !

Ils redescendirent, gênés, affaidis, troublés, malgré eux, par le grand mystère de la mort qu’ils ne comprenaient point.

– Mâtin qu’elle est fraide ! répétait maît’ Poivret, en rythmant de cette exclamation le bruit sourd de ses sabots sur les marches de l’escalier...

À quoi Gasselin répondait :

– Et jaune ! Et jaune !

Dans la boutique, ils se regardèrent.

– Vous v’lez p’tête prendre un verre pour vous remettre ? demanda le gendre.

Et le beau-père remercia :

– J’ veux ben ! J’ veux ben !... Et dire qu’il y a pas cinq jours, all’ s’ portait comme père et mère... Quen ! quen ! quen ! voyez-vous ça !...

Lentement ils traversèrent la rue, Poivret marmonnant : « Qu’elle est fraide ! » Gasselin ripostant : « Et jaune, maît’ Poivret ! »

Attablés au café devant une bouteille de vin, ils restèrent d’abord silencieux. Poivret remplit les verres en faisant couler le liquide de haut.

– À ta santé, dit-il.

– À la vôtre, maît’ Poivret, répondit Gasselin.

Puis ils causèrent longtemps du prix de la viande, de la qualité des pâturages, de la foire de Chassans... Maît’ Poivret se plaignait qu’on ne vendait plus les anthenais comme autrefois.

– Si j’ n’avions point les Spagnols, et les Arméricains pour nous acheter nos bêtes, quoi que j’ deviendrions.

Comme ils se levaient, ayant bu deux bouteilles de vin, et tout à fait ragaillardis, Poivret dit à Gasselin :

– C’est pas tout ça, mon gâs... quand est-ce que j’ l’enterrons ?

– Eh ben ! voilà qu’est l’embarras... Demain, vendredi, j’ tue !

Le beau-père approuva :

– Ben oui !... ben oui !...

– J’ peux pas l’enterrer demain !

– Ben non ! ben non !

– Samedi, c’est l’ marché !...

– Ben oui ! ben oui !...

– J’ peux pourtant pas laisser gâter ma viande.

– Ben non !... ben non !

– C’est ben embarrassant, maît’ Poivret...

Il y eut un silence de quelques minutes. Le maît’ Poivret réfléchissait. Enfin, sur un ton confidentiel, il prononça :

– J’ vas t’dire, mé... C’est qué va se gâter itout, la pauv’ femme !

– Ben oui !... ben oui !

– Et qué va faire tourner ta viande !

– Ben oui !... ben oui !... quoi faire, maît’ Poivret, dites, quoi faire ?

Maît’ Poivret réfléchit encore, très grave, le menton dans la main, et il dit, en faisant un geste large :

– Si j’ reprenions une autre bouteille.