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Octave Mirbeau Au pied d’un hêtre

 (Souvenir du 18 novembre 1870)

 Il y a juste vingt-cinq ans aujourd’hui !

Et cela me hante encore comme un mauvais rêve de la dernière nuit.

Le sergent Millard s’en revenait de relever des sentinelles et rentrait au camp. Il traversait une grande plaine, coupée çà et là par de petits carrés de bois. Le ciel était gris. Il bruinait. Le sol détrempé et boueux poissait aux chaussures. Pas une silhouette dans la plaine beauceronne, pas une silhouette d’hommes ou d’animaux ; au-dessus des fermes récemment abandonnées par les paysans, pas une fumée. Au loin apparaissait, légère et bleue comme une nuée, la cathédrale de Chartres.

 

Depuis cinq jours que notre régiment de mobiles campait aux portes de Saint-Luperce, devant cette grande étendue silencieuse et morne, chacun, à tout instant, s’attendait à voir s’abattre, dans la plaine, les Prussiens. On les disait à Chartres. Et, plusieurs fois, le soir, nous avions cru entendre, non sans un frisson dans les mœlles, nous avions cru entendre, venant de Chartres, et portées jusqu’à nous par le vent, des musiques sauvages et des clameurs de massacre.

La veille, en nous passant en revue, le colonel nous avait dit :

– Mes enfants, ce sera sans doute pour demain... Ah ! ah !... j’espère que vous allez m’en descendre de cette vermine-là... de cette sale vermine-là... Pas de quartier, nom de Dieu ! et vive la France !

Le colonel était un peu hâbleur. Il aimait à jouer au vieux grognard. Mais ce n’était pas un méchant homme. Il faisait même tout ce qu’il pouvait pour nous rendre tolérables nos fatigues et nos souffrances.

Malgré la prédiction du colonel, la matinée du lendemain s’était écoulée pareille aux autres. Rien n’avait bougé dans la plaine. Pourtant, le colonel, impatient, s’était porté à cinq cents mètres en avant du camp, avec ses clairons ; il avait fait exécuter une héroïque sonnerie de défi, dans la direction de Chartres. Mais rien n’avait bougé dans la plaine.

Il était revenu furieux, disant :

– Des lâches !... Je vous dis que ce sont des lâches !... Mais patience !... À coups de pieds nous les reconduirons sous les murs de Paris ; à coups de pieds, mes enfants, m’entendez bien... Bismarck en tête et Moltke en queue ! Nous allons rire, mes petits, nous allons rire.

Et le reste du jour, les deux mains derrière le dos, mâchonnant des cigares et maugréant, il se promena dans le camp, parmi les hommes qui préparaient la soupe du soir.

Ayant relevé ses sentinelles, le sergent Millard rentra vers cinq heures. Et ce fut dans le camp, une stupéfaction. Les hommes quittèrent les feux, devant lesquels, de place en place, ils s’étaient groupés, attendant la soupe du soir.

– Qu’est-ce qu’il y a ?... Qu’est-ce qu’il y a ?

Il y avait de quoi, d’ailleurs, être étonné. Le sergent tenait par la bride un cheval de Prussien, et sur la selle était ficelé un paquet de hardes sanglantes. Derrière, un homme portait, triomphalement, au bout de son fusil, un casque ; un autre, une cuirasse ; un troisième traînait un grand sabre de cavalerie ; un quatrième brandissait, en l’air, une carabine. Le visage du sergent rayonnait.

– Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda le colonel, qui, survenant brusquement, dissipa le groupe formé autour du sergent.

Et il interrogea :

– Où as-tu trouvé cela ?... Où as-tu trouvé cela, nom de Dieu ?

Alors, le sergent Millard conta :

– Mon colonel, voici l’histoire... Je rentrais avec mes hommes... Je longeais un petit bois, quand, tout à coup, à l’angle du bois, je me trouve nez à nez avec un grand diable de cavalier... Je fus saisi... il fut saisi... Je m’arrêtai... il s’arrêta... D’abord, je ne pensai pas que ce pût être un Prussien. Pourtant, il avait un casque et un large manteau blanc qui recouvrait toute la nuque de son cheval... Et pendant que je l’examinais, voilà le cavalier qui jette son casque par terre, dégrafe son manteau et le jette par terre, déboucle son sabre, et le jette par terre... Et voilà que lui-même descend de son cheval, et qu’il agite les bras, et qu’il sourit, et qu’il dit, en s’avançant vers moi : « Toi, bon Français ; moi, bon Prussien !... Moi, aller avec bon Français ! » Il n’y avait plus de doute, c’était un Prussien !... Et je sentis naître en moi un grand orgueil...

– Allons !... continue !... ordonna le colonel... arrive au fait... je n’ai pas besoin d’entendre tous ces ragots...

– Jamais je n’aurais cru qu’un Prussien pût avoir une aussi bonne figure, reprit le sergent d’une voix moins assurée... Il était blond et rose comme un enfant ; il avait ses yeux très doux. « Empoignez-moi cette vermine-là ! » commandai-je à mes hommes. Le Prussien se laissa faire sans résistance. Au contraire, il semblait heureux et il répétait dans son jargon : « Moi, femme là-bas... moi, petits enfants là-bas !... moi plus guerre, plus guerre !... »

– Oui, enfin, il se rendait ? demanda le colonel dont le visage était devenu tout grave et sévère... Continue.

– Il se rendait, oui, mon colonel, répondit le sergent Millard.

J’étais très content d’avoir pris un Prussien et, en même temps, très embêté... Je ne savais pas ce que je devais faire de cette vermine-là !... Je me dis : si je le ramène vivant, peut-être que le colonel ne sera pas content, puisqu’il nous a recommandé d’en tuer autant qu’on pourrait. D’un autre côté, cela me faisait deuil de passer par les armes un homme si doux et qui ne voulait pas nous faire du mal. Je demandai conseil à mes hommes : « Que feriez-vous à ma place ? » Les hommes hochèrent la tête. Ils ne savaient pas non plus. Alors, je me rappelai, mon colonel, que vous nous avez dit : « Pas de quartier. » Cela me décida.

– Tu l’as fusillé ? interrogea le colonel, d’une voix tonnante.

– Il y avait, auprès de là, poursuivit le sergent, un gros hêtre... Un gros hêtre qui débordait le talus du bois... J’ordonnai d’attacher avec des courroies ce Prussien, autour du hêtre, et moi-même, je lui enlevai sa cuirasse. Le Prussien pâlit : « Toi, bon Français, supplia-t-il... Moi plus guerre, moi femme là-bas... Moi petits enfants... Moi pas mourir ! » Je disposai les hommes à dix mètres de l’arbre. Les fusils étaient chargés : « Toi, pas me tuer, gémissait le prisonnier... puisque moi, plus guerre, jamais, plus guerre. » Cela me fendait le cœur... J’avais envie de pleurer, à l’entendre jargonner de la sorte. Mais, ma foi !... Feu ! commandai-je...

Il y eut un silence d’angoisse. Le colonel était devenu livide et baissait la tête.

– Nous avons pris son manteau et sa tunique, reprit le sergent, nous avons rapporté ses armes... et son cheval... Il est toujours là- bas, attaché au tronc du hêtre... Nous avons pris aussi sa montre que voilà... et son porte-monnaie qui était vide... Nous avons laissé, au pied du hêtre, des lettres qu’il avait dans un petit sac de cuir, avec des photographies...

– Assez ! Tais-toi ! ordonna le colonel.

Et s’adressant aux hommes :

– Empoignez le sergent, et conduisez-le au quartier général... J’y serai dans une heure.

Il commanda aussitôt une corvée de six hommes, à la tête de laquelle il se plaça, et il se rendit, dans la plaine, vers le petit bois où le soldat prussien avait été laissé mort, attaché au tronc du hêtre. Il fit creuser un trou au pied de l’arbre, ensevelit le Prussien, et planta sur la fosse comblée une branche en forme de croix. Il faisait, je m’en souviens, une nuit horrible, une nuit sans lune, d’une humidité poisseuse et glaciale...

Le soir même, le colonel avait constitué un conseil de guerre. Les délibérations ne furent pas longues. Le sergent fut condamné à mort. La sentence portait que l’exécution devait avoir lieu le lendemain, au petit jour, au pied du hêtre...

À partir de ce jour, durant la campagne, où notre régiment, d’ailleurs, ne se trouva pas une seule fois en présence de l’ennemi, le colonel ne parla plus de vermine, ni de vaches, ni de reconduire à coups de pied les Prussiens, sous les murs de Paris.

Ce n’est que plus tard, rentré dans la vie civile, et redevenu conducteur des ponts et chaussées,  ce qu’il était avant la guerre , que, l’impression de ce drame s’étant peu à peu effacée, il aimait à raconter le soir, au café, ses prouesses, et le grand combat de Saint-Luperce, où ses mobiles avaient tué, à coups de baïonnettes, tant de Prussiens, près d’un petit bois... On pouvait aller voir, nom de Dieu !... Il y avait au pied d’un certain hêtre, entre autres, une grande fosse, pleine de cadavres... Ah ! mais !