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Octave Mirbeau Après 1789 !

 Il y a quelques années, j’étais allé me reposer en Bretagne. J’avais loué, sur la route d’Auray, une vieille propriété, entourée de vieux jardins et de vieux bois de chênes et dont la maison, très vieille également – une maison de chouan, farouche et compliquée – dominait les rivières d’Auray, de Baden et de Sainte-Avoye. C’était un endroit merveilleux, d’une tristesse grandiose, infinie.

 

De la plus haute terrasse du jardin, on apercevait par-delà les landes onduleuses, les circuits de rivières marines, et les bouquets de bois, une bande de mer grise, sur laquelle se dessinait, très vague et très bleu, le village de Lockmariaker, pittoresquement groupé autour de son clocher.

Une petite ferme indiciblement sale, presque en ruines, comprenant seulement quelques mauvaises pâtures, de maigres champs à peine défrichés, et beaucoup de landes, attenait à la propriété, séparée d’elle par un rideau de pins...

Elle était cultivée, sans courage et sans joie, par un pauvre homme nommé Jules Kéraniec, resté veuf avec une fille de dix-huit ans, un garçon de quatorze et deux autres petits, trop petits pour l’aider en quoi que ce soit, même pour garder les vaches...

C’était une espèce de bête humaine, de bonne bête humaine, très douce et très triste, à la démarche lente, au mufle ravagé, par le besoin, et dont les yeux étaient toujours brillants de fièvre. Il m’avait vu m’installer « au château », sans plaisir mais aussi sans hostilité. Il était réellement misérable de corps et d’âme, et tellement habitué à sa double misère, que, même la venue d’un étranger, près de lui, n’avait excité en son âme aucun sentiment de curiosité. Il semblait que tout lui fût indifférent...

Pourtant, au bout de quelques semaines, comme j’avais pris avec lui certains arrangements pour qu’il me fournît le beurre, des œufs, de la volaille, et qu’il me fit de menus travaux que je rétribuais grassement, il s’était, peu à peu, habitué à moi... Et même, il n’avait pas tardé à me manifester quelque confiance.

Un matin, le curé de la paroisse voisine, suivi de son vicaire, lequel était suivi du sacristain, derrière lequel venait deux chantres de l’église, pénétra chez moi, avec fracas. Ces cinq personnages portaient les uns de grands paniers, les autres des sacs de toile, vides... Sans autres préambules de politesse qu’un froid salut, le curé me dit sèchement, impérieusement :

– Nous venons pour la dîme.

– Quelle dîme ? interrogeai-je.

– La dîme de Pasques, donc !

Et tandis que les acolytes posaient à terre paniers et sacs, il expliqua en termes brefs, rapides :

– Vous me devez trois mesures de blé, quatre d’orge et de sarrasin, deux sacs de pommes de terre, vingt livres de beurre, un chevreau et quatre lapins.

– Est-ce tout ? demandai-je très calmement.

– Sans compter, ajouta le curé, mille autres choses dont ce n’est point encore la saison... telles que merises, cerises, pommes et noix... légumes frais, volailles grasses, cidre... et en outre...

J’arrêtai là l’énumération.

– Monsieur le curé, lui dis-je, chacun entend la charité à sa façon... et je crains bien que la vôtre ne soit pas la mienne... D’ailleurs, j’ai soin, quand je donne, que ce soit à de vrais pauvres, et non point à des personnes fort bien nourries, matelassées de graisse, comme vous l’êtes... J’ai l’honneur de vous saluer.

Il insista grossièrement ; et je le priai de se taire. Il devint insolent... Je fus obligé de le mettre à la porte, un peu plus brutalement que je n’eusse voulu. Enfin, il partit en maugréant et proférant des menaces injurieuses et dérisoires.

Vers le milieu de la journée, je songeai tout à coup que ce damné curé et ses quatre acolytes avaient dû passer par la ferme. Je m’y rendis aussitôt et je trouvai le pauvre Kéraniec, affalé dans un coin, la tête dans les mains et triste... triste !

– Eh bien, Kéraniec, lui dis-je... et la dîme ?

– Ah ! monsieur... ne m’en parlez pas... répondit le paysan en secouant la tête... Monsieur le recteur est venu... Je n’étais pas en règle... Dame, vous pensez... Après une aussi mauvaise saison !... Il n’était pas content, monsieur le recteur... et il m’en a dit... Il m’en a dit !... Enfin, il m’a laissé huit jours pour m’acquitter...

Je m’assis près de lui, sur une sorte d’escabeau, et lui frappant amicalement les genoux :

– Pourquoi lui donnez-vous ?... Ne lui donnez rien !...

– Ne pas donner à monsieur le recteur !... s’écria Kéraniec en levant ses bras dans un geste lourd d’épouvante... Ah ! Notre Jésus !... Mais si je ne lui donnais rien... il m’arriverait les plus grands malheurs.

– Quels malheurs, voyons ?

– Mais je serais changé en crabe, en raie... en pitorne !... Non... non... C’est impossible !... Monsieur le recteur a des pouvoirs comme le diable !...

Les deux petits se mirent à geindre dans un angle de la pièce où je ne les avais pas encore aperçus, tant ils étaient pareils à deux petits tas d’ordure.

Je tentai d’expliquer à Kéraniec non seulement que c’était stupide de se dépouiller, lui si pauvre, en faveur d’un homme qui n’avait besoin de rien et vivait dans l’abondance de tout... que c’était un crime envers lui-même, envers sa famille.

– Regardez-les vos petits... comme ils sont chétifs... comme ils souffrent de n’avoir pas le nécessaire... Donner au curé... c’est absolument comme si vous ouvriez les veines de vos enfants et que vous laissiez s’égoutter tout leur sang !... Et pourquoi ?... Voyons... réfléchissez, Kéraniec... Pourquoi ?

À chaque argument il m’arrêtait, secouait la tête et gémissait :

– Non... Non... c’est impossible !... C’est le bon Dieu qui veut ça !

Et d’un ton plus bas, les yeux tout brouillés d’effroi, il ajoutait :

– Oui... oui... le bon Dieu, d’abord !... Et puis je vous dis que monsieur le recteur est terrible... et qu’il a des pouvoirs comme le diable !

– Mais le diable n’existe pas, mon pauvre Kéraniec.

J’avais prononcé ces paroles sur un ton d’impatience... Alors le paysan me regarda un moment, sans parler... On eût dit que je venais de prononcer un abominable blasphème... Et tout tremblant, avec des gestes de supplication éperdue :

– Ne dites pas ça, monsieur !... cria-t-il... Ne dites pas ça !... Le diable n’existe pas ?.. Mais monsieur, je l’ai vu, moi, le diable !... Je l’ai vu plus de mille fois... Je l’ai vu sur l’étang, je l’ai vu dans les bois, je l’ai vu sur la grève... Je l’ai vu sur les routes, le soir, caché derrière les trognes de chênes... Et toutes les nuits... toutes les nuits... je le vois, quand je dors... Il a des cornes rouges, des yeux comme de la braise, et des harpons de fer à tous les doigts... Le diable ?... Mais s’il n’existait pas, est-ce que nous aurions besoin des prêtres ?

Et après quelques minutes d’un silence accablé :

– Non... non... Il faut que je donne à monsieur le recteur... il faut que je donne tout ce qu’il me demande... quand même les petits et moi nous devrions crever de misère comme de pauvres chiens...

Il était fort agité... un peu haletant... et ses yeux brillaient davantage comme sous une poussée plus forte de fièvre... Il dit d’un ton plus bas :

– Sans ça !... Bien sûr que je ne lui donnerais rien !...

Je ne voulus pas, ce jour-là, parler davantage de ces choses.

Le lendemain matin, je le trouvai au moment où il sortait de la ferme... Il avait à réparer, au bout du grand pré, une brèche de la haie. Il prit, sous le hangar, une longue hart et sa serpe...

– Voulez-vous que je vous accompagne, Kéraniec ?

– Bien sûr, Monsieur...

Il marchait lentement, le dos courbé, les jambes lourdes, les yeux sans cesse fixés sur le sol... Nous ne parlions pas... Le jour était triste... Une sorte de brume grisâtre enveloppait, au loin, la bande de mer et le village de Lockmariaker, devenu invisible...

Comme nous arrivions au pré et qu’il avait mis à terre ses outils :

– Eh bien, Kéraniec ? avez-vous réfléchi ?

– À quoi, monsieur ?

– À la dîme, donc !

Il eut un geste d’impatience douloureuse...

– Ne parlez pas de ça... Ne parlez pas de ça !... Et avec des grimaces de peur, il ajouta :

– Tenez... il y a deux ans... Jean Kerlaud avait refusé la dîme... Eh bien, il a été changé en crapaud... Aussi vrai que je vous le dis, monsieur !... Et puis, il a été écrasé, un soir, sous une charrette !... Tout le monde, ici, vous racontera cette histoire-là...

Il se signa, comme pour éloigner de lui un maléfice diabolique, et ne voulut plus dire un mot... Je continuai ma promenade, vers les étangs.

De toute la semaine je ne le revis plus... Dès qu’il m’apercevait, il me fuyait... Ma vue et mes paroles lui étaient une torture... Je pris le parti de le laisser tranquille.

La veille du jour où le curé devait venir chez lui réclamer « son dû », il me fit demander, le soir, à huit heures... Il était extrêmement pâle, et il tremblait.

– C’est demain ! bégaya-t-il... Et je n’ai rien... rien !...

Comme je me taisais...

– J’ai voulu vendre mes deux vaches... Mais elles sont si maigres que personne n’a voulu les acheter... Je n’ai rien... rien... rien de rien...

Tout honteux, il détourna la tête, et il me dit... avec quel tremblement dans la voix !...

– Si vous vouliez m’avancer quelque argent... bien sûr que je m’arrangerais avec monsieur le recteur... et qu’il me donnerait un peu de temps... pour le reste !...

– Non, Kéraniec, lui dis-je... Je ne puis faire cela... Pour vous, pour les vôtres, je suis prêt à vous donner tout ce que vous me demanderez !... Mais pour le curé qui vous dépouille et qui vous vole... Non !... Je refuse absolument...

– Faites excuse, monsieur !... gémit le paysan.

Et il s’en alla... Il trébuchait contre la bordure de l’allée, ainsi qu’un homme ivre... J’eus le cœur serré, mais, pourtant, je le laissai partir.

 Le lendemain matin, quand le curé, suivi de ses quatre acolytes, pénétra dans la ferme, il vit le corps de Kéraniec, qui se balançait au bout d’une hart accrochée au cou d’une solive, dans le hangar. Sans doute qu’il ne se rendit pas compte tout de suite de la catastrophe, car il interpella durement le paysan.

– Eh bien, Kéraniec ?... Qu’est-ce que tu fais là, imbécile ?

Mais quand il aperçut sa face noire et boursouflée :

– Cochon !... hurla-t-il... Hérétique !... Chien !... En enfer !... En enfer !...

Tandis que la fille, le garçon et les deux petits regardaient le cadavre de leur père, sans une larme, sans un cri, hébétés !...