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Georges Sand : Le nuage rose partie 10

X


Le lendemain en effet, Catherine prit sa première leçon ; mais ce ne fut pas ce qu’elle attendait. 

Il ne lui fut révélé aucun secret ; sa tante lui donna une quenouille chargée de lin et lui dit : 

— Fais-en le fil le plus fin que tu pourras. 

C’était bien assez pour la première fois, car, au pays de Catherine, on ne filait que du chanvre pour faire de la toile forte. 

Elle ne s’y prit pas trop mal, et pourtant c’était si loin, si loin, de ce qu’elle eût voulu faire, qu’elle craignait de montrer son ouvrage. 

Elle s’attendait à des reproches ; mais la tante lui fit au contraire des compliments, disant que c’était très-bien pour un premier jour, et que ce serait mieux encore le lendemain. 

Catherine demandait à rester à la maison, elle eût voulu voir travailler sa tante, 

— Non, dit celle-ci, je ne peux pas travailler quand on me regarde. Je ne travaille d’ailleurs que dans ma chambre, et à ton âge on ne peut pas rester enfermée. Tu travailleras en te promenant ou en regardant mes vaches, comme il te plaira. Je ne t’oblige à rien, car je vois que tu n’es pas une paresseuse et je sais que tu feras de ton mieux.

Certainement Catherine n’était point paresseuse ; cependant elle était impatiente, et cette manière d’apprendre toute seule ne répondait pas à l’idée d’un grand secret qu’elle aurait reçu comme on avale une tasse de lait sucré. 

Elle faisait bien tous les jours un petit progrès, chaque soir elle rapportait bien son fuseau chargé d’un fil plus fin que celui de la veille ; mais elle ne s’en apercevait pas beaucoup, et au bout d’une semaine elle sentit de l’ennui et du dépit contre sa tante, dont les encouragements l’impatientaient. 

Renée, toute aimable et complaisante qu’elle était, la fâchait aussi par sa tranquillité. 

Elle avait pour devoir de soigner les animaux et le laitage. Elle ne s’intéressait pas à autre chose. 

Benoît n’était presque jamais là ; il vivait dans les bois, et, quand il avait du temps de reste, il chassait et n’aimait pas d’autre compagnie que celle de son chien.

 Catherine se trouvait souvent seule, elle ne voyait sa grand’tante qu’aux heures des repas ; le soir, madame Colette se retirait de bonne heure dans sa chambre pour travailler. 
 
 Renée ronflait aussitôt qu’elle avait la tête sur le traversin ; Catherine songeait, rêvassait et pleurait quelquefois. 
 
 Elle se disait qu’au train dont madame Colette menait les choses, elle aurait des cheveux blancs comme elle avant de savoir filer aussi bien qu’elle, et, songeant à sa mère, elle craignait ses moqueries quand, au bout de trois mois, celle-ci ne la trouverait guère plus avancée que le premier jour.

Un matin, Catherine sortit de bonne heure. 

Elle avait pris la résolution de filer si bien ce jour-là que la tante se verrait forcée de lui donner son secret. 

Elle alla s’asseoir dans les rochers pour ne rien voir autour d’elle et n’être pas distraite ; mais peut-on ne rien regarder ? 

Elle leva les yeux malgré elle, et vit le glacier qui montait au-dessus d’elle et le haut de la montagne qui se trouvait à découvert. 

Jusqu’à ce moment, Catherine ne l’avait pas vu, parce qu’il y avait toujours eu une vapeur qui le cachait. 

Le ciel étant enfin très-pur, elle admira ces belles neiges dentelées en blanc sur l’air bleu, et fut reprise du désir d’aller jusque-là ; mais c’était très-dangereux. 

Renée l’en avait avertie, et la tante Colette lui avait défendu d’essayer, disant que cela était bon pour des garçons.

Catherine se contenta de regarder en soupirant cette chose si belle qu’elle aurait voulu toucher, et qui paraissait tout près, bien qu’elle fût très-loin. 

Elle vit alors ce qu’elle n’avait pas encore vu dans le ciel de ce pays-là, des flocons de petits nuages dorés qui s’amassaient autour de la plus haute dent du glacier et qui lui faisaient comme un collier de grosses perles. 

— Comme c’est joli, se disait-elle, et comme je voudrais savoir faire un fil assez menu pour enfiler des perles si légères !

Comme elle pensait cela, elle vit sur la dent du glacier quelque chose de petit, mais de brillant, un point rouge qui se mouvait aux rayons du soleil, juste au-dessus du collier de petits nuages. Qu’est-ce que cela pouvait-être ? Une fleur, un oiseau, une étoile ?