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Georges Sand : Le petit Bacchus

Le reste du voyage se fit sans accident.

Diane n’eut plus la fièvre, et elle avait presque repris ses couleurs quand Flochardet la mit dans les bras de sa belle-mère en disant à celle-ci : Je vous la ramène parce qu’elle était malade. Je la crois déjà guérie, mais il faudra pourtant voir si la fièvre ne revient pas.

Diane était si contente de se retrouver chez ses parents qu’elle en fut comme ivre pendant plusieurs jours. Madame Flochardet était joyeuse aussi et s’occupa beaucoup d’elle dans les commencements. Elle paraissait aimer beaucoup Diane. 

Elle lui fit mille petits cadeaux et s’en amusa comme d’une jolie poupée. 

Diane se laissa friser, pomponner et ne marqua aucune impatience de tout ce temps consacré à sa toilette ; mais, sans s’en rendre compte, elle éprouvait beaucoup d’ennui à s’occuper tant de sa personne. 

Elle étouffait ses bâillements et devenait pâle quand il lui fallait se tenir devant une glace à essayer des coiffures et des chiffons. 

Elle ne savait pas s’arranger elle-même au goût de sa belle-mère, et quand elle essayait de se faire plus simple et de suivre son propre goût, elle était grondée et brusquée comme si elle eût commis une faute grave. 

Elle eût voulu s’occuper à autre chose, apprendre n’importe quoi. Elle questionnait beaucoup, mais madame Flochardet trouvait ses questions sottes, hors de propos, et ne jugeait pas utile qu’elle eût des curiosités pour les choses sérieuses. 

Diane dut lui cacher qu’elle avait une grande envie d’apprendre le dessin. 

Madame Laure Flochardet aspirait au jour où son mari ayant fait sa fortune, il ne serait plus question de peinture à la maison et où l’on pourrait trancher de la grande dame.

Diane commença à s’ennuyer sérieusement et à regretter le couvent qu’elle n’aimait pourtant guère, mais où, du moins, on lui réglait l’emploi de ses heures. 

Elle redevint pâle, son pas s’allanguit et la fièvre reparut de deux jours l’un, vers le coucher du soleil, pour durer jusqu’au matin.

Alors madame Laure s’inquiéta plus que de raison et la tourmenta pour lui faire prendre une quantité de drogues, sur le conseil de toutes les belles dames qui venaient chez elle. 

C’était tous les jours une nouvelle invention pour guérir la fièvre, et comme on ne donnait suite à rien, rien ne réussissait. L’enfant continuait à se soumettre à tout et à vouloir rassurer ses parents en disant qu’elle n’avait rien et ne sentait aucun mal.

M. Flochardet, pour s’agiter moins, s’affectait encore plus que sa femme. 

Forcé de donner toutes les heures de sa journée à son travail de peintre, il restait le soir auprès du lit de sa fille et, l’entendant divaguer, il craignait qu’elle ne devînt folle.

Heureusement, il avait pour ami un bon vieux médecin qui jugea mieux les choses. 

Il connaissait bien madame Flochardet et observait sa manière d’agir avec l’enfant. 

Un jour, il dit à M. Flochardet : 

— Il faut laisser cette petite tranquille, jeter au panier toutes ces fioles et toutes ces pilules, ne lui donner que ce que j’ordonnerai et ne pas contrarier ses goûts, puisqu’elle n’en a que de raisonnables. 
Ne voyez-vous pas que l’oisiveté à laquelle on la condamne, par crainte de la rendre malade, la rend plus malade encore ? 
Elle s’ennuie ; laissez-la se chercher une occupation, et quand elle aura montré une préférence marquée pour une étude, aidez-la à s’y livrer. 
Surtout ne faites pas d’elle un petit mannequin à essayer des costumes, c’est une fatigue pour elle et non un plaisir. 
Laissez sa taille et ses cheveux libres, et, si madame Flochardet souffre de la voir ainsi, tâchez qu’elle l’oublie et s’occupe d’autre chose.

M. Flochardet comprit et, sachant qu’on persuadait difficilement madame Laure, il fit en sorte de la distraire. 

Il la rassura en lui apprenant que l’enfant n’avait rien de grave et il l’engagea à reprendre sa vie de visites, de promenades, de dîners en ville et de soirées de bal ou de conversation. 

Il n’eut pas de peine à l’y décider. 

Diane devint libre, et sa nourrice, chargée de la servir et de l’accompagner, ne la contraria pas plus que par le passé.

Alors Diane redemanda et obtint de se glisser dans l’atelier de son père quand il travaillait, et elle y reparut, toujours sage dans son petit coin, regardant tantôt la toile, tantôt le modèle, mais n’essayant plus de faire des barbouillages et ne donnant plus à rire à ses dépens. 

Elle savait maintenant que la peinture est un art, et qu’il faut l’avoir étudié pour le connaître.

Son désir de l’apprendre restait si vif que c’était presque une idée fixe ; mais elle n’en parlait plus, craignant que son père ne lui dît comme autrefois qu’elle n’était pas douée pour cela, et que sa belle-mère ne s’opposât à son désir.

M. Flochardet ne le contrariait pourtant pas. M. Féron, le vieux médecin, lui ayant conseillé d’observer ses tendances, il attendait qu’elle montrât son ancien goût pour le portrait, et il avait mis à sa disposition une provision de crayons et de papier. 

Diane n’en profitait pas, elle regardait les œuvres et les cartons de son père, et elle rêvait.

Elle pensait souvent au château de Pictordu et, comme on parlait quelquefois devant elle de cette ruine où M. Flochardet avait été forcé de passer une nuit, elle n’osait plus croire à tout ce que la fée au voile lui avait montré. 

Elle regrettait de l’avoir vu d’une manière un peu confuse, à travers la fièvre peut-être, et elle eût souhaité, si c’était un rêve, de le recommencer. 

Mais on ne rêve pas ce que l’on veut rêver, et la muse des bains de Diane ne revenait pas l’appeler.

Un jour qu’elle rangeait ses jouets, car elle avait beaucoup d’ordre, elle retrouva les petits cailloux et les fragments de mosaïque du parterre de Pictordu. 

Il y avait parmi les cailloux une boule de sable durci, de la grosseur d’une noix, qu’elle avait ramassée pour en faire une bille. 

Elle essaya, pour la première fois, de s’en servir ; mais, en la faisant sauter, elle vit le sable se détacher et découvrir une vraie bille en marbre.

 Seulement cette bille n’était plus parfaitement ronde : elle était plutôt ovale et il s’y trouvait des creux et des reliefs. 
 
 Diane l’examina et reconnut que c’était une petite tête, la tête d’une statuette d’enfant, et cette figure lui parut si jolie, qu’elle ne se lassait pas de la regarder, en la retournant, en la mettant tantôt au soleil, tantôt dans une demi-ombre, s’imaginant y découvrir toujours une nouvelle beauté.

Elle était absorbée ainsi depuis une heure, lorsque le docteur qui était entré tout doucement et qui l’observait, lui dit d’une voix amicale : Que regardes-tu donc avec tant de plaisir, ma petite Diane ?

— Je ne sais pas, répondit-elle en rougissant ; regardez vous-même, mon bon ami ; moi je m’imagine que c’est la figure d’un petit Cupidon.

— Ce serait plutôt celle d’un jeune Bacchus, car il y a des pampres dans ses cheveux. Où donc as-tu trouvé cela ?

— Dans du sable et des cailloux, à ce vieux château dont mon papa vous parlait encore hier.

— Fais-moi donc voir ! reprit le docteur en mettant ses lunettes. Eh bien, c’est très-joli, cela ! c’est un antique.

— C’est-à-dire une chose qui n’est pas à la mode d’à présent ? Maman Laure dit que tout ce qui est antique est très-vilain.

— Moi, je pense le contraire, c’est le nouveau que je trouve laid.

M. Flochardet entra en ce moment. Il avait fini une séance de portrait, et, avant d’en commencer une autre, il venait serrer la main du docteur et lui demander comment il trouvait la petite.

— Je la trouve bien, répondit M. Féron, et plus raisonnable que vous, car elle admire ce petit fragment de la statuaire antique et je gage que vous ne l’admirez pas.

Après s’être fait expliquer comment cet objet se trouvait dans les mains de Diane, Flochardet le regarda avec indifférence et dit en le rejetant sur la table :

— Ce n’est pas plus mal fait qu’autre chose de ce temps-là, si toutefois c’est un antique. 
Je n’en saurais juger comme vous qui avez la manie de ces restes et qui croyez pouvoir prononcer. 
Je ne nie pas votre savoir et votre érudition, cher docteur ; mais de pareils débris sont si usés, si informes, que vous les voyez souvent avec les yeux de la foi. 
J’avoue qu’il me serait impossible d’en faire autant, et que tous ces prétendus chefs-d’œuvre de l’art grec ou romain me font l’effet des poupées de Diane quand elles ont le nez cassé et les joues éraillées.

— Profane, dit le docteur en colère, vous osez comparer !… Ah ! tenez, vous êtes un artiste frivole ! Vous ne vous connaissez qu’en dentelles et en manchons, vous ne vous doutez pas de ce que c’est que la vie !

Flochardet était habitué aux vivacités du docteur. Il les accueillit en riant, et son domestique étant venu l’avertir que la voiture de sa cliente, la marquise de Sept-Pointes, entrait dans la cour, il se retira en riant toujours.

— Vous êtes méchant aujourd’hui, mon bon ami, dit Diane scandalisée au docteur ; mon papa est un grand artiste, tout le monde le dit.

— C’est pourquoi il ne devrait pas dire de sottises, répliqua lé docteur, toujours très-animé.

— Si ce qu’il dit n’est pas vrai, il le dit pour s’amuser.

— Apparemment ! Laissons cela, mais toi… écoute : Tu trouves cette petite tête jolie, n’est-ce pas ?

— Oh ! bien jolie, vrai, je l’aime !

— Sais-tu pourquoi ?

— Non.

— Essaie de dire pourquoi.

— Elle rit, elle est gaie, elle est jeune, c’est comme un vrai enfant.

— Et pourtant c’est l’image d’un Dieu ?

— Vous l’avez dit, le dieu des vendanges.

— Ce n’est donc pas un enfant comme les autres ? Celui qui l’a faite a pensé que cet enfant-là devait être plus fort et plus fier que le premier venu. Regarde l’attache du cou, la force et l’élégance de la nuque, la chevelure un peu sauvage sur un front bas et large, noble malgré cela. Mais je t’en dis trop, tu ne comprends pas encore.

— Dites toujours, mon bon ami. Je comprendrai peut-être !

— Ça ne te fatigue pas de faire attention ?

— Au contraire, ça me repose.

— Eh bien, sache que les artistes grecs avaient le sentiment du grand et qu’ils le mettaient dans les plus petites choses. Tu ne te souviens pas d’avoir vu ma petite collection de statuettes ?

— Si fait, je m’en souviens très-bien, ainsi que des collections plus belles qui sont dans la ville ; mais personne ne m’a jamais rien expliqué.

— Tu viendras passer une matinée chez moi et je te ferai comprendre comment, avec les moyens les plus simples et des formes à peine indiquées, ces artistes-là faisaient toujours grand et beau. Tu verras aussi des bustes romains d’une époque plus récente. Grands artistes aussi, les Romains ! moins nobles, moins purs que les Grecs, mais toujours vrais, et sentant la vie dans ce qui est vraiment la vie.

— Je ne comprends plus ! dit Diane en soupirant, et je voudrais tant savoir ce que vous appelez la vie !

— C’est très-facile. Ta robe, ton soulier, ton peigne, sont-ce là des choses vivantes ?

— Oh ! mais non !

— Mon regard, mon sourire, cette grosse ride à mon front, sont-ce des choses mortes ?

— Certainement non !

— Eh bien, quand tu vois un personnage de tableau ou de statue dont la figure ne vit pas, sois sûre que ce n’est guère mieux que la figure de ta poupée, et que tous les détails de son habillement ou de ses bijoux ne font pas qu’elle vive. Tu ne tiens là qu’une tête sans corps et très-usée par le frottement. Elle vit pourtant, parce que celui qui l’a taillée dans ce petit morceau de marbre a eu la volonté et la science de la faire vivre : comprends-tu à présent ?

— Je crois que oui, un peu ; mais dites encore.

— Non, c’est assez pour aujourd’hui. Nous parlerons de cela une autre fois ; ne perds pas…

— Ma petite tête ? Oh ! il n’y a pas de danger. Je l’aime trop. Elle me vient de quelqu’un que je n’oublierai jamais.

— Qui donc ?

— La dame qui… la dame que… mais je ne peux pas vous dire cela, moi !

— Tu as des secrets ?

— Hé bien, oui. Je ne veux pas dire !

— À moi, ton vieux ami ?

— Vous vous moquerez de moi ?

— Je te jure que non.

— Mais vous direz que c’était la fièvre.

— Quand je le dirais ?

— Cela me ferait de la peine.

— Alors, je ne le dirai pas. Raconte.

Diane raconta toutes ses visions et tous ses enchantements au château de Pictordu, et le docteur l’écouta sans rire, sans avoir l’air de douter d’elle. Il l’aida même par ses questions à se bien rappeler et à se faire très-bien comprendre. 

C’était pour lui une étude intéressante des phénomènes de la fièvre dans l’imagination d’une enfant très-disposée à la poésie, par conséquent au merveilleux. 

Il ne jugea pas devoir la détromper. Il la laissa, comme il la trouvait, dans le doute. 

Il ne voulut pas lui affirmer que ce qu’elle avait vu et entendu était certain et réel. 

Il eut l’air de ne pas trop savoir non plus si elle avait rêvé ou non, et l’incertitude où il la laissa fut une joie pour elle. 

En la quittant, il se disait à lui-même : On ne sait pas assez le tort que l’on fait aux enfants en se moquant de leurs inclinations, et le mal qu’on peut leur faire en refoulant leurs facultés. 

Cette petite est née artiste, et son père ne s’en doute pas. Dieu la préserve de ses leçons ! Il fausserait son sentiment et la dégoûterait de l’art.

Heureusement pour Diane, son excellent père ne s’était pas mis en tête de la faire travailler, et, la voyant délicate, il était résolu à ne la contrarier en rien. 

Elle alla passer plus d’une matinée chez le docteur, elle vit et revit ses antiques, ses bustes, ses statuettes, ses médailles, ses camées et ses gravures. 

Il était amateur sérieux et bon critique, bien qu’il n’eût jamais essayé de toucher un crayon ; il faisait comprendre, et c’est tout ce qu’il fallait pour que Diane eût le désir de copier ce qu’elle voyait. 

Elle dessina donc beaucoup chez lui pendant qu’il faisait ses visites.

Je vous tromperais, mes enfants, si je vous disais qu’elle dessinait bien. Elle était trop jeune et trop livrée à elle-même : mais elle avait déjà acquis une grande chose : c’est qu’elle comprenait que ses dessins ne valaient rien. 

Autrefois, elle se contentait de tout ce qui venait au bout de son crayon. 

Elle voyait, avec son imagination et avec son ignorance, de charmants personnages à la place des magots qu’elle venait de tracer, et quand elle avait fait une boule avec quatre jambages au-dessous, elle se persuadait avoir fait un mouton ou un cheval. 

Ces faciles illusions-là étaient dissipées, et, chaque fois qu’elle avait fait une ébauche, le docteur avait beau lui dire : 

— eh, eh ! ce n’est pas mal ! elle se disait à elle-même 
— non, c’est mal, je vois bien que c’est mal.

Elle crut quelque temps que la fièvre l’empêchait de bien voir, et elle priait toujours son bon ami de la guérir. Il y réussit peu à peu, et alors, se sentant plus forte et plus gaie, elle ne se trouva plus si pressée de savoir dessiner. 

Elle oublia ses crayons et passa son temps à se promener dans le jardin ou dans la campagne avec sa nourrice, s’amusant de tout, prenant des forces et dormant très-bien la nuit.