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Le Jeu des petites gens en 64 contes sots par Louis Delattre : Les yeux

Un homme avait un gros chien mâtin, noir de poil, laid comme un beau diable, et dont la vue faisait peur aux petits enfants.

Il arriva qu’un jour, en suivant son maître à travers les bois, le mâtin rencontra, dans un étroit sentier, un grand renard qui, apercevant le chien, se laissa tomber sur le derrière et se mit à trembler comme une feuille.

 

Tout pareillement le chien s’arrêta court.

Et ainsi acculés l’un devant l’autre, ils commencèrent sans rire, ni parler, ni ciller, à s’entre-regarder si attentivement que le renard ne pensait plus à fuir, non plus que le chien à se précipiter ; si âprement, si ardemment et tous deux allongeant si extrêmement le museau, que les yeux petit à petit leur sortirent de la tête, et jaillissant comme des prunes pressées entre les doigts, bientôt roulèrent sur le sol.

Le maître, qui marchait toujours, remarqua seulement en se retournant, ces deux animaux plantés l’un devant l’autre en si étrange posture. Il s’approcha avec curiosité et les trouva les orbites vidées, qui s’étaient aveuglés en se fixant du regard.

Dieu veuille qu’il en arrive autant à ceux de nous qui se dévisagent avec dédain.

Ce n’est pas moi qui, par après, les conduirai, le long des chemins, mendier leurs croûtes.

L’oeil, messager du coeur, montre l’amour ou la rancoeur.