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Le Jeu des petites gens en 64 contes sots par Louis Delattre : Les clefs et le cure-dent

J’ai deux amis, Jean et Jacques. Ils se connaissent peu, se voient rarement entr’eux. Mon ami Jean me dit hier :

- Je suis allé voir Jacques chez lui, pour une affaire importante qui fait l’objet de mes réflexions depuis plusieurs années et dans laquelle il peut m’être utile.

Il m’a reçu dans son cabinet, m’a offert une chaise et prié de lui exposer ce que je désirais.

Il sortait sans doute de table, car à l’instant où je commençai l’explication de cette entreprise, dont l’organisation m’a coûté tant de recherches et de tracas, il tira, de la poche de son gilet, un tuyau de plume d’oie taillé en cure-dent, l’introduisit lentement dans sa bouche et, de sa pointe, se mit à gratter, piquer, cliqueter aux plus lointaines de ses molaires.

Peu à peu, ses traits avaient pris une telle expression d’absence lointaine, qu’il m’arriva plusieurs fois de m’arrêter de parler en me demandant s’il était nécessaire que je continuasse devant un si étrange auditeur.

Les yeux tantôt grands ouverts semblaient suivre, dans son imagination, les allées et venues de la pointe de son cure-dent ; et tantôt ils clignotaient langoureusement, ainsi qu’à l’audition d’une douce musique.

Avec de menues touches délicates, il revenait toujours à caresser, dans quelque caverneux chicot, un endroit plus sensible et dont le contact lui plaisait en le faisant souffrir.

J’avais beau, moi, redoubler la force de mes expressions, la clarté de mon exposition, la simplicité de mon vocabulaire ; reprendre mes arguments sous un jour nouveau, résumer les points importants, il semblait ne pas m’entendre...

Et ma foi, je dois bien le dire, il était devant moi comme un enfant, qui, l’index dans le nez, s’accroche un gros « loup », et ne cessera que lorsqu’il aura la chose au bout du doigt.

Oui, je le vis maintes fois commencer le geste, qu’il n’arrêtait qu’à la réflexion, de mettre sous ses yeux les parcelles repêchées aux creux de ses mâchelières.

Je vous avouerai que j’ai trouvé cette distraction, chez un homme de sa valeur, lamentable ; et vraiment, il me fallut du sang-froid, quand il voulut m’exprimer ses objections, pour ne pas lui dire qu’il n’avait rien compris à mon affaire, et pour cause.

Est-il tous les jours ainsi ? Ou ai-je chance, un autre moment, de le toucher plus vivement ?

... Et quelques minutes plus tard, mon autre ami me contait sa rencontre.

- J’ai vu Jean tantôt. Il est venu chez moi. Je ne le connaissais guère. Voilà un homme étrange !
 
  A peine s’était-il assis et avait-il commencé de parler, qu’il saisit dans son gousset un anneau chargé de clefs.
 
  Il ne le lâcha plus durant les vingt grosses minutes où il fut dans mon cabinet, et je veux affirmer qu’il exécuta, pendant ce temps, le maximum de combinaisons que pouvait fournir l’arrangement de ses ferrailles.

  C’était curieux de le voir passer, à l’aveuglette, les plus petites clefs par l’anneau des plus grandes ; les disposer par rang de taille ; opposer les grandes aux petites, puis, subitement, tout recommencer à l’envers.
 
  En vérité, c’est là un homme adroit de ses mains. Mais quelle idée se fait-il des affaires, bon Dieu ?
 
  A quoi, saperlipopette ! pouvait rimer l’étonnant assemblage de propositions qu’il m’exposa ?
 
  Maintes fois, ayant pitié de votre pauvre ami, j’essayai de mettre debout ses tronçons d’idées ; oui, de clarifier, à son propre usage, le sujet de cette extraordinaire conversation d’un homme jouant avec ses clefs.

  Je vous avoue qu’il ne sembla guère me comprendre lui-même plus que je ne l’avais compris.

  Pourtant, vous me vantiez naguère ce Jean pour son esprit remarquable ?
 
  Quoi, est-il tous les jours d’une distraction si... originale ? Dites-moi, franchement, croyez-vous que je ne perde pas mon temps à prétendre, une fois encore, lui redresser par écrit la construction déguingandée de ses projets ?

On connaît fous nourris de crème, on connaît tout, hormis soi-même.