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Le Jeu des petites gens en 64 contes sots par Louis Delattre : Le souper

Le riche M. Kakenfluit, marchand de couleurs et vernis, retiré dans le haut de la ville après fortune faite, a invité à souper la tablée entière qui buvait, ce jour-là, le lambic gueuse avec lui, dans la courette de briques rouges du cabaret de "l’Étrille".

 

Et il a fait un long clin d’oeil vers M. Amédaye en disant : « Venez seulement ! Ça sera chouette !

On ne regardera à rien. On aura des asperges de Malines grosses comme ça (et il montre son pouce), quand même il faudrait les acheter chez Stuckens. »

Il répond qu’il en sera, M. Amédaye !

C’est un diable de petit homme trapu, à la face rose barrée de la moustache grise, ébouriffée sous son gros nez avec l’air terrible pour rire d’une barbe de général de marionnettes.

Ses bons yeux bleus baignent dans un liquide brillant autant que les larmes aux paupières des enfants émus.

Sa tête, sur son large torse, est plantée droite comme s’il voulait adresser un cordial salut aux nuages du ciel.

Sa voix grave et grasseyante roule sa musique de gai tambour et sautille avec le ronflement joyeux d’un bon "rommelpot" de la Flandre ancienne.

Désinvolte et radieux, il n’a pas d’âge.

Toute sa vie, son coeur léger cherche au-dessus de quoi bondir en saut-de-mouton.

- Il y aura des asperges de Malines, grosses comme cela !

Ce soir donc, les amis de M. Kakenfluit sont réunis en la salle à manger du digne amphytrion et, en buvant le vermouth, ils peuvent admirer, accrochée dans un large cadre doré, l’oeuvre de M. Kakenfluit lui-même.

C’est une étoile, ou plutôt un rayonnant soleil dessiné par la juxtaposition d’un nombre infini de ces boîtes rondes de couleurs « prêtes à peindre » (marque déposée), qui couvrent un pan entier de la muraille du plafond au plancher. On dirait une énorme roue de baraque à porcelaine qui va tourner en cliquetant.

Enfin, voici la soupe !
- A table ! Attaquons, corbleu ! Quel potage ! Cinq livres d’os et de queue de boeuf ont mijoté là-dedans, mes amis ! Vous ne le feriez pas pour dix francs, s’écrie M. Kakenfluit en lapant ce coulis. A moi, ça me revient à quelques centimes, grâce à un boucher qui me laisse les os à trois sous la livre...

La suite ! Une queue de cabillaud au four.

- Bigre ! - Bouffre ! - Peste ! - Diable ! - Ah, ah ! dit à son tour M. Kakenfluit. Ah ! ah !

Il dépèce le large et épais triangle rissolé qu’embaument le citron, l’échalote et le vin de Rhin. M. Amédaye, à la première bouchée, tend les bras et s’écrie transporté :

- Je veux embrasser la cuisinière !

- Ah ! mes amis, répète l’hôte. Ah ! en s’essuyant la bouche et gloussant comme s’il allait encore dire quelque chose.

Mais il se remet à manger. Puis enfin, il éclate.
-  Eh bien ! moi, savez-vous, dites, à combien me revient ce cabillaud, citrons et Rhin compris ? Dites ? Dites ? A quatre francs cinquante, mes amis.

Et d’un coup d’oeil circulaire, l’ancien marchand cueille le triomphe de cette adresse qui lui fournit une merveille de la bouche, à ce prix.

Hourra ! A présent, c’est le poulet de Bruxelles qui fait son entrée.

- Je connais cet oiseau, s’écrie M. Amédaye. Un jour, à l’atelier Portaels, j’en peignis un aussi gros sur la table d’un grand tableau.

Mais déjà le couteau sépare les cuisses dodues, les ailes semblables à des bras croisés. M. Kakenfluit tranche dans les profondeurs de la poitrine carrée que barde une peau rissolée des plus riches tons bruns et or.

Sous la lame, la graisse liquide et fine s’écoule des chairs blanches. Chacun des convives qui suivent l’opération des yeux, semble vouloir rattraper de cette sauce aux commissures des lèvres.

Alors apparaît la farce truffée dans le ventre qui s’ouvre béant, telles les coquilles d’un gros oeuf de Pâques.

Et les coeurs battent dans un silence religieux.

Or, M. Kakenfluit lui-même est ému de la splendeur complète du rôti étalé. Il dépose le couvert à trancher. Il rougit et toussotte.

- Chut ! Ecoutez ! hurle M. Amédaye, tel un héraut à trompette.

- Mes amis, prononce l’hôte d’une voix recueillie, ça, je dois vous dire. Je l’ai trouvé au Marché couvert. Il était si blanc, si dodu, si bien en chair, si bien truffé, que je n’ai pu m’arrêter de l’acheter. Ça, je dois vous dire. (Ici le ton de M. Kakenfluit baisse comme pour avouer une impardonnable faiblesse.) Je l’ai payé douze francs. Mais (la voix se relève), mais   potverdeke, si vous en laissez le moindre morceau sur le plat, vous aurez à faire à   moi.

Aussi, fourchettes en main, tous s’élancent et transforment, en un tas d’os bleuâtres, le poulet du Marché couvert.

- Ah ! s’écrie Kakenfluit, ainsi, c’est plaisir d’acheter !

Les asperges apparaissent. Et il est dit qu’elles étaient de Malines et n’avaient pas coûté moins de six francs la botte...

Une poitrine d’oie fumée à Strasbourg est ensuite réduite à néant : l’Allemande rose de la Petite rue des Longs-Chariots en a demandé neuf francs...

Mais la verdurière voisine a abandonné, à un demi-franc le kilo, les belles pommes de courtpendu que le maître offre à croquer.

Et les gozettes à la mode liégeoise, de la rue de la Putterie, ne coûtent que sept « cens » la pièce.

Le Nuits de la comète que sert M. Kakenfluit vient d’une cave wallonne qu’enlimonent, chaque année, les eaux débordées de la Sambre.

Sur un coin de la nappe, l’hôte opère son calcul. Un, virgule, six ! Le verre de vin lui revient à un franc soixante centimes.

Mais quel bourgogne !

- Bast ! donnez-m’en encore pour trente sous, crie Amédaye qui est peintre, même en tendant son verre. Je crois, en le buvant, lécher les joyaux d’un Gustave Moreau !

M. Kakenfluit en verse d’ailleurs à loisir, et prouve maintenant l’étonnant bénéfice qu’il réalise en achetant par milliers, à Anvers, les maduros qu’il offre à ses amis.

Enfin, il n’y a plus d’heures à l’horloge, quand un père de famille propose de lever la séance par un toast dernier à Kakenfluit, et aux couleurs prêtes à peindre, dont la vente profitable a permis aujourd’hui cette réunion devant une table digne d’un prince de l’Eglise.