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Le Jeu des petites gens en 64 contes sots par Louis Delattre : Le soldat

Le jour de la Saint-Jean, souvenez-vous en, le ciel semblait la voûte d’un four de boulangerie chauffé à blanc, arrivé à ce moment où le pâle boulanger enfariné, en s’essuyant le front et soufflant, vient y regarder par la gueule et crie qu’il faut attendre un petit temps avant d’enfourner, que c’est trop chaud.

Dans la rue, la chaleur enivrait. Les vieilles dames perdant toute retenue laissaient béer le haut de leurs jaquettes.

Les fillettes au teint animé comme d’une pointe de vin, relevant leurs cheveux pour se rafraîchir, découvraient des nuques d’un rose tendre de chose bonne à manger et qui vient d’être cueillie.

Les idées biscornues éclataient dans les crânes bouillants, à la façon des pets-de-loups, fruits fallacieux des chaudes nuits d’été aux prés.

On n’avait plus de pensées claires, mais des bulles de chaleur dans le cerveau.

Chacun se donnait congé de tout, arguant, pour s’excuser auprès de soi-même, du thermomètre monté entre le Sénégal et la culture des vers de soie.

Il y a des gens qui se vantent toute leur vie d’une tempête qu’ils ont vue de leur lit ; d’autres, d’un hiver où le pain atteignit à trente sous les quatre livres.

Ce sera donc d’une forte chaleur que je parlerai plus tard à mes enfants.

Il faut me laisser la sentir à fond et tout à l’aise.

Ici, la bière de Louvain est semblable à un petit-lait mousseux et pétillant.

En levant le verre à hauteur de l’oeil, on voit s’y refléter des prairies qui sont bleues à force d’être vertes et où ondulent les houles épaisses des fleurs-de-beurre dorées, les mares étincelantes de lychnides neigeuses.

Ah ! Et à présent paraît, dans la mousse de ma chope, l’image d’une petite fille pâle et rousse, à la peau fine autant qu’une pellicule de cerise.

- Une bouteille, patron ! Une autre bouteille !

Or, au bout de l’avenue unie, déserte, silencieuse comme si elle était seulement peinte sur une toile de fond, voici que surgit le tramway sur ses rails luisants.

- Quelle idée ? Et où peut bien aller cette voiture quand le monde entier est arrêté ?

Elle approche.

Et celui qui boit de la bière de Louvain y découvre le gaillard qui a certainement le plus chaud de la création.

C’est un petit soldat de la ligne, debout sur la plate-forme du coche.

Il a le visage aussi rouge que le collet de sa tunique uniforme.

En se maintenant à la balustrade, il semble dormir.

Les tressauts du cahot lui secouent la tête comme si elle n’était, pour lui, qu’un bibelot posé sur ses épaules, en attendant une autre place.

Et sa langue, la langue du petit soldat lui pend de la bouche au moins du quart d’une aune.

Elle est plate, sa langue, autant qu’une tranche de filet d’Anvers étalée sur le large couteau du charcutier, et si fine qu’elle flotte au dehors comme une loque, comme un morceau de flanelle rouge.

Pauvre soldat ! Sa langue, lambeau sans vie, se roule et se déroule, se colle en l’air sur son nez, lui retombe sur le menton, soufflette ses joues et lui bouche l’oeil, au gré du vent de la course !

Et lui, réduit sans doute à l’extrémité dernière de la souffrance, inerte, il agonise.

- C’est trop fort ! pense l’homme qui boit de la bière de Louvain. Cela n’est plus rire !

Et les larmes lui montent aux yeux.

Le tramway enfin s’arrête à l’aubette voisine. Brusquement le soldat paraît s’éveiller de sa torpide misère.

Sans doute, il juge qu’il en a assez.

Et il s’est dit qu’il veut en finir, le malheureux.

Car le voilà qui saisit à pleine main cette langue monstrueuse ; à plein main, d’un coup, il l’arrache, la tire de ses lèvres, l’écrase, la réduit en une boulette entre ses deux paumes et la jette à ses pieds, sublime de fermeté dans la douleur.

Et sans plus la regarder qu’un chiffon de papier, qu’un vieux billet de tram, il s’en va !

De langue double, maint trouble.