Le Jeu des petites gens en 64 contes sots par Louis Delattre : Le pouilleux

Au mois de septembre dernier, quelques personnes, qui se promenaient le long de la rivière, rencontrèrent sur la grand’route un pauvre diable de soldat qui leur demanda l’aumône fort poliment.

 

Il reçut pièce blanche ; et aux questions qu’on lui posa, répondit qu’il s’en retournait à son village.

Il arrivait de telle ville où il était resté en garnison exactement trois ans, trois mois, trois semaines et trois jours ; mais si mal traité qu’il n’avait, de tout ce temps, couché dans un lit, ni ôté ses vêtements.

En parlant, il se grattait des ongles aussi dur que s’il avait voulu graver la pierre, et il tortillait du dos, de la hanche, du derrière, des épaules et des genoux comme un malade dans une crise du haut mal.

C’est qu’il était criblé de millions de milliasses de poux.

Et cette pouillerie qui, depuis trois ans, trois mois, trois semaines et trois jours, n’avait plus eu à manger que sans boire, sentant tout à coup la fraîcheur de l’eau voisine, sautait, ruait et se cabrait comme un cheval qui ne veut plus passer outre l’écurie.

Bientôt même, on la vit tendre si avidement vers la rivière que le pauvre homme ne put résister à leur impétuosité.

Il fut entraîné dans le courant et s’y fût immanquablement noyé, n’eût été un gros estoc de saule rouge justement là planté au bord et où il put s’accrocher en tombant.

On courut à son secours, on lui donna la main.

Mais les poux altérés résistaient si vigoureusement qu’il fallut, pour tirer l’homme à terre, qu’on leur abandonnât ses nippes pièce à pièce jusqu’à la chemise.

On vit alors les loques s’enfoncer dans l’eau, tant elles étaient chargées de cette méchante
vermine.

Les méchants voudraient que périssent jusqu’à ceux-là qui les nourrissent.