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Le Jeu des petites gens en 64 contes sots par Louis Delattre : Le portrait

Le peintre Madou avait beaucoup peint, mais jamais n’avait voulu se laisser peindre.

 

Aux prières de Marneffe qui prétendait le pourtraire, il répondait :

- Vous empêcher de manier vos pinceaux, je ne le puis. Mais vous-même, m’obliger de poser, vous ne le pouvez non plus. Arrangez-vous donc sans moi. Et comptez que je ne vous montrerai plus mon visage, désormais, mais un masque grimaçant et falot !

Marneffe n’en affirma pas moins qu’il en sortirait parfaitement ainsi.

Et un matin, dans son appartement, devant quelques amis, dont Madou, le peintre exhiba son oeuvre.

- Eh bien ! Madou, qu’en dites-vous ? demanda Marneffe à sa victime.

- Moi, répondit l’autre, je n’en peux rien dire. Est-ce qu’on se connaît soi-même, Marneffe ? Comment jugerais-je de ma propre ressemblance !... Et eux-mêmes, en montrant les amis, bast, ils ne le peuvent guère plus sûrement ! Ils me voient trop souvent, ils ont de mon type une idée trop spéciale ; leur jugement n’est plus libre. Lui, qui m’offre du tabac à priser, ne verra que mon nez ; et lui qui joue du violon, ne distinguera que mes oreilles !...

- En effet, dit quelqu’un avec une louche docilité. Il faudrait, pour juger de la conformité du portrait au modèle, une personne qui verrait Madou pour la première fois et le verrait devant son image.

Or, ici, justement on entend la sonnette de la rue tinter dans le corridor.

Et le fracas des cruches de cuivre annonce la laitière villageoise qui vient, chaque matin, fournir de lait la maison.

- Une idée ! s’écrie Marneffe. Faisons monter la paysanne.

Il se penche au palier, hèle Mieke, et la prie de monter.

Elle apparaît, la face rouge et luisante comme le côté vermeil d’une pomme de belle fleur mûre.

Ses jupes emplissent l’escalier. Elle entre, fleurant à la fois l’herbe fauchée, le lait et le fumier.

Et Marneffe la conduit ébahie et docile devant son chevalet, en la poussant doucement comme une petite hutte de berger qui roulerait.

Enfin, elle aperçoit le tableau dressé devant elle comme à travers un voile qui se serait subitement déchiré.

Son visage s’illumine encore.

La voilà qui trépigne de ses sabots claquants, frappe ses mains l’une sur l’autre, ouvre la bouche, avale sa salive et s’écrie :

- Ah, Jésus-Maria, que c’est bien ça ! Mais que c’est ça ! Son visage craché, ses fins doigts, ses beaux habits luisants. Tout... tout !

- Quoi ! ma brave femme, vous le reconnaissez donc ? demande Marneffe satisfait de cet enthousiasme naïf, on a beau dire, et quoi qu’elle ne fût que la femme au lait. Vous econnaissez le modèle... Ah ! Ah ! Est-il ici ? Pourriez-vous le montrer ?

- Mais n’est-ce pas le portrait de la Notre-Dame de Basse-Wavre qui est à notre église ? Ah ! doux Jésus, non, je n’ai jamais vu une plus belle Notre-Dame de ma vie !

Qui folie dit, doit folie ouïr.