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Le Jeu des petites gens en 64 contes sots par Louis Delattre : Le Malcouché

La vieille Toinette Quatafloche habite encore, à la Queue-du-Vivier, avec ses deux filles, Tine et Fine, et son fils, le Festu, la dernière maison de pierres avant le pré du Bailly.

 Pour eux quatre dormir, il y a deux lits, ce qui est le plus souvent tout juste, puisque le Festu couche près de la Toinette, sa mère ; et les deux filles ensemble.

Mais le samedi, Pierre Barot, qui est fondeur aux forges d’Ourpes, rentre au village, par le train de sept heures. Il vient voir Fine, qui est sa bonne amie.

Il se lave, soupe, et passe la soirée à la Queue-du-Vivier.

Ce soir-là, Tine dort avec sa mère ; et Fine avec Pierre Barot. En comptant, ça fait encore juste quatre dos pour les deux matelas.

Or, après souper, le Festu fait sa barbe, met une chemise propre, et va boire une chope en fumant sa pipe, deci delà. Il fait le tour des cabarets.

Et comme tout en étant doux, il est fin, il s’arrange pour que le dernier où il entre, ce samedi, ne soit pas celui des samedis derniers.

Il ne dit rien. Il s’assied près de la cheminée, la chaise renversée contre le montant, et un bras posé sur la baguette du poële.

Enfin, les plus acharnés joueurs de piquet sont partis, ayant vidé leur genièvre du bonnet de nuit ; il est passé douze heures ; la cabaretière, qui n’a plus remis sur le feu depuis longtemps, dort sur le banc. Le Festu est encore là, bien droit et éveillé, la pipe aux dents, le verre à demi plein.

- Eh, Festu ! dit la cabaretière, qui s’éveille en sursaut, il est tard ! N’irez-vous pas vous coucher aussi ?

- Bah ! vous savez bien que le samedi, il n’y a pas de lit pour moi à la maison, puisque Barot y est.

- Et moi qui n’y pensais plus ! répond la cabaretière.

Elle plaque le feu, ferme la porte, monte avec la lampe, et le Festu fume sa pipe jusqu’au matin.

Qui son nez coupe, sa face déshonore.