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Le Jeu des petites gens en 64 contes sots par Louis Delattre : Le maître des ânes

Devant mes fenêtres, s’étend une place où les gagne-menu, au matin, arrêtent leur charrette en revenant du marché voisin, et laissent reprendre haleine à leur âne. L’homme boit la goutte au cabaret.

Martin, philosophe placide, au tumulte de la rue qui s’éveille, chauvit de l’oreille, clôt les yeux, lève sur la pointe du fer l’un ou l’autre de ses quatre petits sabots, rêve d’eau claire et d’avoine.

Oui ! Mais la paix de ce monde n’est point durable pour les baudets.

Car subitement, et cependant tous les jours à la même heure, inattendu et inévitable, apparaît sur la place, tel un diablotin sauté de sa boîte, le gamin.

Je le connais. De derrière ma vitre, en me rasant le menton, je l’attends, et pour mes amis les ânes, je le crains.

C’est un écolier, le sac de cuir jaune au dos, la règlette de bois à la main, la casquette sur l’oreille, les yeux pétillant de rire malicieux, la bouche luisante d’impudence.

Il s’approche, à l’aise ici dans la rue comme chez lui ; sans hésitation se plante nez à nez devant le premier âne de la file.

Alors, les sourcils froncés sévèrement, à pleine voix claire, dure et sérieuse, sur un ton de commandement que le plus mauvais maître, pour le plus humble des serviteurs, n’eut jamais plus catégorique, il lui crie, bref, impatient, sans réplique possible :

- Hi-han, baudet !

Et il répète d’une voix plus nette, plus haute encore, et comme s’il voulait en briser les carreaux doux luisants des bons yeux tendres de Martin :

- Hi-han, hi-han, baudet !

Pour quel dieu terrible Martin prend-il l’impérieux gamin ?

En sa pauvre tête obscure, matelassée de laine grise emmêlée, qu’est-ce qui s’éveille en sursaut, à cet appel sans pitié ?

Il se trouble. Ses oreilles se dressent, ses naseaux tremblent.

Il essaie encore de résister, de secouer cet ordre, de dire non.

Mais déjà, avant d’avoir pu reprendre tout à fait haleine, un son rouillé de timbale crevée fait trembler les profondeurs de sa poitrine recouverte de peau d’âne. Ses yeux se révulsent ; ses dents se découvrent, jaunes, énormes et régulières comme des fausses ; ses pieds s’écartent ; sa queue s’agite.

Et dans une crise, comme un orage qui crève, éclate l’effroyable musique de son braiement.

Il braît, il braît, il braît ferme, dur, rauque, âpre.

Il braît en montant, et il braît en descendant comme le manche de la grande pompe qui, dans la cave, sous le bras de la servante, secoue toute la maison.

Il braît sauvage, ardent, enragé, comme si, du coup, tout le désir et en même temps toute la haine de tous les milliards de baudets qui ont jamais vécu, saillaient de son ventre par sa gorge.

A cette musique, ahuris, les autres grisons s’ébranlent, s’interpellent, se répondent, ne s’entendent plus.

Puis, chacun ne brayant plus que pour lui-même, c’est bientôt, dans le groupe des charrettes, un étourdissant charivari que plus rien ne pourrait arrêter ni couvrir ; qui bondit, en faisant grelotter les vitres, jusqu’au fond des chambres, et réveille en sursaut les plus décidés dormeurs du quartier.

Et lui, l’écolier au sac de cuir jaune, satisfait de ses absurdes élèves, voilà longtemps qu’il a continué sa route, traversant fier et droit ce vacarme, comme on pousse devant soi les épis barbus d’un champ de seigle ; heureux le marmouset, d’avoir, ce matin encore, déchaîné ici le tumulte et la clameur, et fait enrager, un nouveau coup, ces ânes qu’il retrouvera demain prêts à la même sottise ce tas de baudets !

Ce que pense l’âne, ne pense point l’ânier.