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Le Jeu des petites gens en 64 contes sots par Louis Delattre : Le braconnier

Il y a, dans mon village, un vieux diable de paysan qui fait profession de prendre toutes sortes de gibier au bois.
Mais c’est dans l’eau qu’il est le plus adroit à les happer, et il n’y a rien de plus amusant que de le voir à son manége.

Dès qu’il aperçoit quelque poule d’eau, quelque sarcelle, quelque canard sauvage descendre dans un étang voisin, il y court.

Il se dépouille de ses vêtements, s’applique sur le crâne qu’il a tout nu et chauve, deux belles ailes d’oiseau de l’espèce qu’il veut prendre ; attache à sa ceinture une pochette de toile et se jette doucement à l’eau jusqu’au menton.

Alors, à petits pas, il chemine sans faire plus de bruit qu’une grenouille à la nage, et ne découvrant tant seulement que le dessus de sa tête pelée.

Il connaît et imite à ravir les cris, jargons et devis des oiseaux.

Ainsi tout jacassant, couincouennant, piaillant, krékréquant, il se mêle à eux ; leur souffle, par la bouche, du pain mâché qu’ils prennent à qui mieux mieux ; et les apprivoise peu à peu si proprement qu’il leur paraît enfin être un oiseau de leur espèce.

Quand il est tout contre, l’homme, par-dessous l’eau, avance la main et un à un les tire par les pieds sans crier gare.

Il semble à leurs compagnons que les pauvres bêtes ne font une culbute que pour plonger ; aucun ne s’en inquiète ; et lui les serre dans sa pochette.

Quand elle est pleine, avec les mêmes précautions, il s’en revient au bord.

Je jure ma foi (et qui n’a foi n’a rien non plus qu’un chien) que je lui ai vu prendre, en moins d’une heure, par ce moyen, plus de cinquante-trois douzaines de courlets, râles, macreuses, bernaches, canards, oies sauvages, sarcelles, pilets, chipeaux, et autres menus oiseaux des étangs.

Ce sera un grand dommage quand ce pauvre diable de braconnier mourra.

Qui séduit autrui par malice, de Dieu encourra la justice.