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Le Jeu des petites gens en 64 contes sots par Louis Delattre : La bonne santé

La bonne dame pâle et myope, rentre de promenade.
En glissant la clef dans la serrure de sa porte, et tournant la tête comme pour dire le bonsoir au ciel qui emplit le bout de la rue, elle aperçoit, couché à terre, un homme immobile ; un homme, les membres jetés deçà, de là, allongé contre la maison voisine.

- Ah ! mon Dieu ! s’écrie la bonne dame. Un malade, sans doute ?

Son sang ne fait qu’un tour.

Elle se précipite dans sa maison. Et la voici déjà revenue de sa chambre à coucher, un flacon d’eau de Cologne à la main, près du corps étendu.

C’est un grand diable sale, les yeux fermés, la bouche ouverte.

- Il ne bouge plus ! Est-il mort ?

Elle avance sa douce main au petit doigt relevé, précieuse comme si elle allait soulever une dentelle de gaze.

Mais elle n’ose y toucher.

Elle crie. Des habitations contiguës, les voisines sont accourues.

Quoi ? Y aurait-il donc dans la rue toujours déserte, quelque chose pour aider à passer la soirée, aujourd’hui ?

- Non ! Il respire encore! Et même son haleine est forte !

Elles se concertent.

On le transportera dans la maison de la bonne dame pâle.

Le malheureux ne peut demeurer, en cet état, dans la rue.

Elles se mettent à l’oeuvre toutes ensemble.

Qui un bras, qui une jambe, celle-ci la tête toute chaude qui fume, et celle-là la casquette crasseuse, elles saisissent le paquet inerte plus lourd qu’un cadavre et le hissent, par les escaliers du corridor, jusque dans la véranda fleurie d’innombrables et mignonnes potées de plantes.

Les oiseaux, dans leurs cages, s’éveillent et se mettent à gazouiller.

- Un fauteuil, crie une dame.

- Oui, il y sera mieux que sur une chaise. Un fauteuil !

Le siège le plus confortable de la bonne dame est amené. Sur la soie d’un vert-d’eau pompadour, l’homme en loques est dressé comme sur un trône.

Sa tête vacille et ses bras brimbalent.

- De l’air ! crie la bonne dame. Il est bleu. Il lui faut de l’air !

On déboutonne le gilet du pauvre diable. Une veuve audacieuse, d’une main qui s’y connaît, s’aventure à dégager d’un cran la boucle de sa ceinture.

Elle fait un clin d’oeil, on ne sait pourquoi ; et chacun admire son savoir faire. L’eau de Cologne, sur le front qu’emperle la sueur, ruisselle et s’évapore en buée.

L’homme brûle.

Sa poitrine monte et descend avec un bruit de soufflet de forge.

Quand tout à coup, il s’éveille. Ses yeux injectés de sang, hagards, roulent, autour de lui, des regards sauvages et ahuris.

Il se voit ; il voit ces femmes. Il saute sur ses pieds.

Tous les cris ne font qu’un hurlement de terreur. Les femmes fuient.

- Gardez-vous ! Il a un couteau dans la main ! crie l’une d’elles . Mais toutes sont déjà dans la rue.

- Laissez la porte ouverte !

- Laissez-le sortir !

- Ne le regardez pas !

- Ne lui dites rien. Ne l’excitez pas !...

De l’autre côté de la rue, elles tiennent les yeux fixés sur l’ouverture sombre du corridor.

Elles tremblent, serrées l’une contre l’autre, comme si un fauve allait, devant elles, bondir de sa cage.

Voici l’ivrogne, titubant, vacillant, cognant les murs de l’allée l’un après l’autre.

Il approche.

On entend ses souliers ferrés racler les dalles.

Il tombe debout, les trois marches de l’escalier, et tourne sur lui-même comme un taureau sorti de l’étable qui mugit avant de s’élancer.

- Ah ! Seigneur , crient les bonnes âmes. - Que va-t-il faire ?

Mais un mouvement de chute l’entraîne d’un côté.

Il continue de marcher par là.

Et jurant, sacrant, farfouillant des deux mains dans ses loques pour rattacher sa culotte qui tombe et son gilet béant, il se met à crier, l’écume à la bouche, et tendant le poing :

- Si c’est pas dégoûtant ! Des femmes ! Se mettre ensemble pour déshabiller ainsi un homme !

Bonnes raisons mal entendues, comme fleurs à porcs étendues.