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Le Jeu des petites gens en 64 contes sots par Louis Delattre : L’orgue

Un richard, qui était connu pour aimer fort la musique, avait, près de son château, un petit bois de haute futaie, assez joliment planté, hêtres et chênes, où il allait souvent passer le temps et se promener.

Un jour, un homme, je ne sais de quel pays, l’arrêta dans sa promenade, et après une humble salutation, lui dit :

- Monsieur, tout le monde sait que vous adorez le chant des instruments par dessus tout. Je suis donc venu vous demander s’il vous plaîrait que je vous fisse un beau jeu d’orgues. Mais non un de ces orgues de fer-blanc, d’airain, ou de cuivre, ou de tel autre métal...

- Et de quoi donc ? demanda le propriétaire.

- De votre bois, monsieur, répondit l’organiste. De votre bois, ici planté.

- Je pense, mon bonhomme, répartit le propriétaire, estimant avoir affaire à un fou, que tu as le cerveau blessé ou que tu es ivre.

- Non, monsieur. Je dis la vérité, et je vous le ferai voir, s’il vous plaît.

- Et le moyen ?

- Monsieur, à l’oeuvre on connaît l’ouvrier.

Bref, après avoir bien discuté, disputé, marchandé, ils s’arrangèrent pour le prix du travail et la moitié de l’argent fut versé.

L’organiste commença par faire ébrancher les arbres du petit bois.

Puis il les fit couper, les uns à telle hauteur, les autres plus petits, les uns plus grands, les autres entre deux.

Ensuite, au moyen de longs, petits, grands, gros, fins, courts, menus, droits, tortus, légers instruments de fer et d’acier trempé de Suède, en façon de tarières, vilebrequins, limes, forets, tréfonds, gibelets, alènes et autres engins pénétratifs, il creusa, vida, fora, gibela, perça, lima les troncs, depuis le haut jusqu’en bas.

Enfin, à ras du sol, près des racines, il leur tailla, à chacun, certains petits trous du côté d’où soufflait le vent.

De telle façon qu’à la moindre brise, les arbres transformés ainsi en tuyaux d’orgues, rendaient tous ensemble des sons admirables, et si hauts et si bas, si harmonieux, et doux, et plaisants, et touchants, et délectables que tous ceux qui les entendaient étaient ravis d’aise ; et sans plus penser à boire ni manger, sans plus songer à leurs soucis ni à leurs maux, erraient doucement dans le bosquet comme s’ils eussent été aux Champs élyséens.

Le riche amateur de musique, voyant cet excellentissime chef-d’oeuvre aussi heureusement parachevé pour sa délectation, appela l’organiste ; et pour le récompenser de ses peines, il lui fit raccommoder ses souliers.

Fi de l’or et de l’argent à qui n’a contentement.