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Le Jeu des petites gens en 64 contes sots par Louis Delattre : L'oreiller

La semaine passée, une femme de la vallée lavait, au bord de la rivière, un oreiller de plume sur lequel son petit enfant avait (ne vous déplaise) fort copieusement...

Et pour le mieux nettoyer, après avoir savonné et frotté le coussin, elle le frappait à grands coups de battoir, comme la lessiveuse aux loques et draps sortant de la cuvelle.

 Elle le battit si bien qu’elle le creva.

Et, par le trou, toute la plume en sortit, tomba à l’eau et, suivant là-bas la rivière en courant, arriva au moulin où, par-dessus les auges, elle rompit les éventelles, brisa les aubes, démolit les roues, disjoignit les claquets, renversa les trémies, fit sauter les meules, faussa les tourillons, arracha les nilles, détruisit les arciers, troua les pagnons, bref, en un mot, pour finir, embarrassa, troubla, confondit pour toujours les secrets de la mécanique du moulin.

En sorte que plus jamais on ne put moudre là le moindre grain du blé des censiers, de l’orge des brasseurs, ou d’aucune autre denrée, et que le meunier, pourtant si adroit à voler, fut ruiné.


Jusqu’à plus de deux lieues loin, on entendit, dans la rivière, tousser les poissons que les plumes chatouillaient au gosier ; et beaucoup, et des plus gros, qui en avaient avalé, en furent profondément incommodé et moururent de soif.

Enfants sans conduite, maison tôt détruite.