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La comtesse de Ségur - Nouveaux contes de fées pour les petits enfants - Ourson

Chapitre 10 : La ferme, le château, l’usine

Ourson marcha près d’une heure avant d’arriver à une grande et belle ferme où il espéra trouver le travail qu’il demandait. Il voyait de loin le fermier et sa famille assis devant le seuil de leur porte et prenant leur repas.

Il ne s’en trouvait plus qu’à une petite distance, lorsqu’un des enfants, petit garçon de dix ans, l’aperçut. Il sauta de son siège, poussa un cri et s’enfuit dans la maison.

Un second enfant, petite fille de huit ans, entendant le cri de son frère, se retourna également et se mit à jeter des cris perçants.

Toute la famille, imitant alors le mouvement des enfants, se retourna ; à la vue d’Ourson, les femmes poussèrent des cris de terreur, les enfants s’enfuirent, les hommes saisirent des bâtons et des fourches, s’attendant à être attaqués par le pauvre Ourson, qu’ils prenaient pour un animal extraordinaire échappé d’une ménagerie.

Ourson, voyant ce mouvement de terreur et d’agression, prit la parole pour dissiper leur frayeur.

-  Je ne suis pas un ours, comme vous semblez le croire, Messieurs, mais un pauvre garçon qui cherche de l’ouvrage et qui serait bien heureux si vous vouliez lui en donner.

Le fermier fut surpris d’entendre parler un ours.

Il ne savait trop s’il devait fuir ou l’interroger ; il se décida à lui parler.

-  Qui es-tu ? d’où viens-tu ?

— Je viens de la ferme des Bois, et je suis le fils de la fermière Agnella, répondit Ourson.

— Ah ! Ah ! C’est toi qui, dans ton enfance, allais au marché et faisais peur à nos enfants ! Tu as vécu dans les bois ; tu t’es passé de notre secours. Pourquoi viens-tu nous trouver maintenant ? Va-t’en vivre en ours comme tu as vécu jusqu’ici.

— Notre ferme est brûlée. Je dois faire vivre ma mère et ma sœur du travail de mes mains ; c’est pourquoi je viens vous demander de l’ouvrage. Vous serez content de mon travail : je suis vigoureux et bien portant, j’ai bonne volonté ; je ferai tout ce que vous me commanderez.

— Tu crois, mon garçon, que je vais prendre à mon service un vilain animal comme toi, qui fera mourir de peur ma femme et mes servantes, tomber en convulsions mes enfants ! Pas si bête, mon garçon, pas si bête… En voilà assez. Va-t’en ; laisse-nous finir notre dîner.

— Monsieur le fermier, de grâce, veuillez essayer de mon travail ; mettez-moi tout seul : je ne ferai peur à personne ; je me cacherai pour que vos enfants ne me voient pas.

— Auras-tu bientôt fini, méchant ours ? Pars tout de suite, sinon je te ferai sentir les dents de ma fourche dans tes reins poilus.

Le pauvre Ourson baissa la tête ; une larme d’humiliation et de douleur brilla dans ses yeux. Il s’éloigna à pas lents, poursuivi des gros rires et des huées du fermier et de ses gens.

Quand il fut hors de leur vue, il ne chercha plus à contenir ses larmes ; mais, dans son humiliation, dans son chagrin, il ne lui vint pas une fois la pensée que Violette pouvait le débarrasser de sa laide fourrure. Il marcha encore et aperçut un château dont les abords étaient animés par une foule d’hommes qui allaient, venaient et travaillaient tous à des ouvrages différents. Les uns ratissaient, les autres fauchaient, ceux-ci pansaient les chevaux, ceux-là bêchaient, arrosaient, semaient.

-  Voilà une maison où je trouverai certainement de l’ouvrage, dit Ourson. Je n’y vois ni femmes ni enfants : les hommes n’auront pas peur de moi, je pense.

Ourson s’approcha sans qu’on le vît ; il ôta son chapeau et se trouva devant un homme qui paraissait devoir être un intendant.

-  Monsieur… , dit-il.

L’homme leva la tête, recula d’un pas quand il vit Ourson, et l’examina avec la plus grande surprise.

-  Qui es-tu ? Que veux-tu ? dit-il d’une voix rude.

— Monsieur, je suis le fils de la fermière Agnella, maîtresse de la ferme des Bois.

— Eh bien ! Pourquoi viens-tu ici ?

— Notre ferme a brûlé, Monsieur. Je cherche de l’ouvrage pour faire vivre ma mère et ma sœur. J’espérais que vous voudriez bien m’en donner.

— De l’ouvrage ? À un ours ?

— Monsieur, je n’ai de l’ours que l’apparence ; sous cette enveloppe qui vous répugne, bat un cœur d’homme, un cœur capable de reconnaissance et d’affection. Vous n’aurez à vous plaindre ni de mon travail ni de ma bonne volonté.

Pendant qu’Ourson parlait et que l’intendant l’écoutait d’un air moqueur, il se fit un grand mouvement du côté des chevaux ; ils se cabraient, ils ruaient. Les palefreniers avaient peine à les retenir ; quelques-uns même s’échappèrent et se sauvèrent dans les champs.

-  C’est l’ours, c’est l’ours, criaient les palefreniers ; il fait peur aux chevaux ! Chassez-le, faites-le partir !

— Va-t’en !  lui cria l’intendant.

Ourson, stupéfait, ne bougeait pas.

-  Ah ! tu ne veux pas t’en aller ! vociféra l’homme. Attends, méchant vagabond, je vais te régaler d’une chasse ! Holà ! vous autres, courez chercher les chiens… Lâchez-les sur cet animal… Allons, qu’on se dépêche… Le voilà qui détale !

En effet, Ourson, plus mort que vif de ce cruel accueil, s’en allait en précipitant sa marche ; il avait hâte de s’éloigner de ces hommes inhumains et méchants. C’était la seconde tentative manquée. Malgré son chagrin, il ne se découragea pas.

-  Il y a encore trois ou quatre heures de jour, dit-il, j’ai le temps de continuer mes recherches.

Et il se dirigea vers une forge qui était à trois ou quatre kilomètres de la ferme des Bois.

Le maître de la forge employait beaucoup d’ouvriers ; il donnait de l’ouvrage à tous ceux qui lui en demandaient, non par charité, mais dans l’intérêt de sa fortune et pour se rendre nécessaire. Il était craint, mais il n’était pas aimé ; il faisait la richesse du pays ; on ne lui en savait pas gré, parce que lui seul en profitait, et qu’il pesait de tout le poids de son avidité et de son opulence sur les pauvres ouvriers qui ne trouvaient de travail que chez ce nouveau marquis de Carabas.

Le pauvre Ourson arriva donc à la forge ; le maître était à la porte, grondant les uns, menaçant les autres, les terrifiant tous.

-  Monsieur, dit Ourson en s’approchant, auriez-vous de l’ouvrage à me donner ?

— Certainement. J’en ai toujours et à choisir. Quel ouvrage demand…  

Il leva la tête à ces mots, car il avait répondu sans regarder Ourson. Quand il le vit, au lieu d’achever sa phrase, ses yeux étincelèrent de colère et il continua en balbutiant :

-  Quelle est cette plaisanterie ? Sommes-nous en carnaval, pour qu’un ouvrier se permette une si ridicule mascarade ? Veux-tu me jeter à bas ta laide peau d’ours ? ou je te fais passer au feu de ma forge pour rissoler tes poils !

— Ce n’est point une mascarade, répondit tristement Ourson ; c’est, hélas ! une peau naturelle, mais je n’en suis pas moins bon ouvrier, et si vous avez la bonté de me donner de l’ouvrage, vous verrez que ma force égale ma bonne volonté.

— Je vais t’en donner de l’ouvrage, vilain animal ! s’écria le maître de forge écumant de colère. Je vais te fourrer dans un sac et je t’enverrai dans une ménagerie ; on te jettera dans une fosse avec tes frères les ours. Tu en auras, de l’ouvrage, à te défendre de leurs griffes. Arrière, canaille ! disparais, si tu ne veux pas aller à la ménagerie.

Et, brandissant son bâton, il en eût frappé Ourson, si celui-ci ne se fût promptement esquivé.

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