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Câlinette

Dix à douze ans, pâle, chétive, avec des yeux vifs, une fleur étiolée de Paris, elle aidait sa grand-mère à vendre de menus articles de fumeur gare Saint-Lazare, dans la salle des premières, à côté de la boutique, des journaux.
Je l'avais souvent remarquée, l'été dernier ; plus d'une fois même, avant le départ du train, j'avais fait un bout de causette avec les deux femmes.


 
J'avais appris qu'elles étaient pauvres, très pauvres ; que l'enfant orpheline de bonne heure, avait été élevée par la vieille, qui l'adorait.
Je savais aussi qu'on l'appelait Câlinette, un nom doux comme elle, fait de grâces et de caresses.
 
L'autre jour, étant de villégiature, je passai par la salle d'attente. J'aperçus la grand maman seule, tout de noir vêtue.
 
- Ah ! monsieur, me dit-elle, quelle triste histoire ! Une seule chose m'étonne, c'est d'être encore de ce monde pour vous la raconter ! Pauvre chère petite ! Si bonne! si douce! Un vrai rayon du bon Dieu !
 
Ému et intéressé, je laissai partir le train sans moi et j'écoutai la vieille femme.
 
- C'est au mois de juillet que nous vous avons vu l'année dernière, n'est-ce pas, monsieur ?
  Et vous n'êtes pas revenu depuis. Ça lui a pris vers ce moment-là.
  Oh ! mais tout doucement, sans qu'on s'en aperçoive, presque.
  Elle pâlissait, elle maigrissait, elle était triste et ne mangeait plus. Je m'inquiétais.
  Elle n'avait jamais été bien robuste.
 
  Ma pauvre fille est morte en la mettant au monde et n'était guère solide elle-même.
  Des nerfs, une imagination. Elle ne vivait que par la tête.
  Rien d'étonnant que Câlinette ait tenu d'elle.
 
  Mais enfin, jusqu'alors, avec des soins, beaucoup de soins, elle allait tout de même et j'espérais qu'elle finirait bien sa croissance, lorsque cette maladie l'a prise.
 
  Il faut vous dire, monsieur, que nous habitons tout près d'ici, rue du Rocher, une petite chambre au cinquième.
 
  Cette chambre, cette boutique; cette boutique, cette chambre, toute notre vie se passait là.
  De temps en temps seulement, une heure de liberté, un tour au parc Monceau ou sur les boulevards.
 
  Dans la maison voisine habite le docteur Millot. Vous le connaissez sans doute. C'est une des célébrités de Paris.
 
  Comme je voyais ma petite-fille de jour en jour plus souffreteuse, j'avais bien envie de le consulter, mais je n'osais pas.
  Un si grand médecin pour de pauvres gens comme nous !
 
  Comment cela se fit, je n'en sais rien. Quelque indiscrétion de voisine, sans doute.
  Un matin, de bonne heure, nous étions prêtes à sortir pour venir ici, à notre boutique, quand soudain la porte s'ouvre et le docteur Millet apparaît, net comme un sou, avec sa bonne figure souriante, sa barbe et ses cheveux blancs.
 
- Eh bien, madame? Il paraît qu'elle ne va pas, cette petite : Voyons un peu ça, voulez-vous ?
 
- Si je voulais! Il me semblait que rien qu'en la touchant il l'aurait guérie!
 
Il la retourna dans tous les sens, l'écouta dans le dos, dans la poitrine, aussi attentif, aussi peu soucieux de son temps que si ç'avait été une princesse.
 
- Rien de sérieux, dit-il. De la faiblesse seulement. Il faut fortifier cette petite nature-là.
 
Et il lui ordonna du fer, du quinquina, de la viande saignante.
 
Quand il a été sur le point de partir, j'ai voulu lui payer sa visite, vous comprenez. Ah ! bien ! oui ! Impossible! Un coeur d'or, voyez-vous ! Dites-le bien à tout le monde.
 
Câlinette suivit le régime. Elle s'en trouva mieux, mais pas beaucoup.
Elle était toujours triste ; elle restait des heures entières là, sur cette chaise, sans presque dire un mot, à regarder le va-et-vient des voyageurs et des départs continuels des trains.
On aurait dit que sa pensée s'échappait en dehors d'elle et s'envolait loin, bien loin, tout le long des rails, à la suite des wagons.
 
Trois semaines se passèrent. On était au milieu d'août. Un matin, le bon docteur revint.
 
- Eh bien? dit-il simplement en posant son chapeau sur la commode.
 
Je lui appris ce qu'il en était, sa tristesse continuelle, ses éternelles rêveries.
- Elle a quelque fantaisie, quelque imagination, cette enfant. Voyons, petite, conte-moi ça !
 
Il prit doucement Câlinette sur ses genoux, comme un vrai papa.
Non ! non ! je n'ai rien, monsieur le docteur ; rien, rien !
 
- Pas le moindre petit désir ?
 
Elle rougit un peu.
- Tu vois bien, fit le docteur.
 
- A quoi bon, puisque ça ne se peut pas ?
 
- C'est donc bien difficile ? Dis toujours, nous verrons après.
 
- Eh bien je voudrais, je désirerais: Est-ce qu'ils vont bien loin, tous ces voyageurs qui prennent des trains à la gare ?
 
- Cela dépend. Il y en a qui s'arrêtent aux premières stations, dans la banlieue.
 
- C'est joli, la banlieue?
- Pas trop !
- Et plus loin ?
- Plus loin ? C'est mieux. Il y a des champs, des forêts, des rivières  la grande campagne, enfin !
 
- Et plus loin ? toujours plus loin ? sans s'arrêter ?
 
- Sans s'arrêter? Mais alors, on arriverait à la mer !
 
- A la mer !
 
Elle s'était presque levée, les mains jointes, comme en extase.
 
- Nous y voilà ! fit le docteur en riant. La mer, elle veut voir la mer, la petite curieuse ! Elle rougissait, elle balbutiait.
 
- Est-ce vrai, Câlinette ? lui ai-je demandé. Elle se mit à fondre en larmes :
 
- Qu'est-ce que ça fait, mémé (c'est ainsi qu'elle m'appelait toujours), qu'est-ce que ça fait, puisque nous ne pouvons pas ?
 
- Et pourquoi ça ? demanda le docteur. Je vais aller trouver le chef de gare, le directeur de la compagnie, qui sais-je enfin, moi ? J'obtiendrai un congé d'un mois pour vous deux, un parcours gratuit. Et, quant au reste, vous me permettrez bien, madame.
Oh ! ne vous fâchez pas ! Ce n'est qu'un prêt.
Vous me rembourserez plus tard. Elle veut voir la mer, cette enfant ! Parbleu ! Elle a bien raison ! Allez vous y reposer un mois, tout un bon mois au grand air.
Vous verrez quelle mine, quand vous reviendrez !
 
Et, avant que j'aie pu l'en empêcher, il mit deux billets de cent francs sur la table et sortit en refermant vivement la porte, comme un voleur.
 
Ces gens-là, voyez-vous, on se ferait couper un bras pour eux, et avec plaisir !
 
Deux heures après, nous avions notre permission, notre parcours, et il fut décidé que nous partirions dès le lendemain.
 
Cette nuit-là, Câlinette ne dormit guère. Elle bavarda tout le temps.
 
- Vois-tu, mémé, me disait-elle avec sa voix câline, tandis que je tenais ses petites mains un peu chaudes, tu ne peux te figurer combien je suis heureuse! Je ne te l'avais pas dit, mais voilà longtemps que je meurs d'envie de quitter Paris
C'est ce qui me rendait malade, bien sûr ! Ces rues, ce bruit, ces grandes maisons, ça finissait par m'étouffer. Pense donc ! je n'ai rien connu d'autre depuis que je suis au monde
Le croirais-tu, grand'mère ? Chaque fois que je voyais partir un train, à la gare, j'avais le coeur gros. Ceux pour Trouville, surtout, qui étaient pleins de petites filles avec des chapeaux de marins et des grands filets pour pêcher les poissons !
Et le dimanche soir, quand on voyait revenir les messieurs et les dames, avec de grosses bottes de lilas comme ça sentait bon ! Tu te souviens bien, dis ?
Et quand je regardais ces rails, ces longs rails, brillants comme de grands serpents d'acier, que nous avons toujours sous les yeux, de l'autre côté du vitrage, à croire qu'on les toucherait de la main, je me demandais souvent : « Où ça mène-t-il ?
Comme ça doit aller loin! Et c'est si près de moi ! » Et il me prenait comme une folle
Je me retenais pour ne pas le suivre, ce grand chemin qui m'attirait pour ne pas aller toujours, jusqu'au bout, jusqu'à la mer.
Nous allons la voir, la mer. Ça te fait plaisir à toi aussi, n'est-ce pas, mémé ? Tu n'as jamais quitté non plus Paris, et voilà joliment longtemps que tu y es !
 
Elle rit, elle parla presque toute la nuit ; au petit jour, elle s'endormit la tête sur ma main. Je restai longtemps sans bouger, de peur de la réveiller, et, du fond de mon coeur, je priai Dieu de bénir notre voyage.
 
Le lendemain, vers midi, nous partions pour Yport, un coin que vous connaissez peut-être, entre Fécamp et Etretat.
 
Quelle joie, monsieur, quelle joie, dès qu'elle a été dans lé wagon ! Les yeux collés à la vitre, elle ne cessait de regarder au dehors. A chaque instant, c'était un nouveau cri d'admiration :
 
- Regarde, mémé, cette belle rivière, et cette grande forêt, et cette prairie toute jaune, avec des fleurs rouges dedans! c'est du blé ou de l'avoine mais pour sûr, les fleurs, ce sont des coquelicots et comme c'est grand , comme c'est beau et il y en a toujours.
C'est égal, tout cela, ce n'est pas encore la mer. C'est elle que je veux voir surtout.
Est-ce que nous y serons bientôt ? Oh ! mémé ! Est-ce possible ! Tu ne m'écoutes pas, tu ne regardes rien, tu dors !
 
C'est vrai, je sommeillais un peu. J'étais lasse de ma nuit. Et puis, que voulez-vous, ça me laissait froide, tout ça des arbres, de l'eau, des prairies, toujours la même chose, après tout j'aime mieux les squares, c'est moins grand, mais plus joli. Mais ça lui faisait plaisir, à la petite, c'était tout ce qu'il fallait, n'est-ce pas ?
 
Après un trajet en diligence à travers de grandes campagnes, nous sommes arrivées à Yport. La nuit était déjà tombée, il faisait tout à fait noir, impossible de voir la mer. Elle était basse, comme ils disent. On n'entendait qu'un bruit lointain, comme un grand souffle régulier.
 
Il fallut se coucher et attendre le lendemain. Câlinette en aurait presque pleuré. Mauvaise nuit encore. Elle était toujours agitée, nerveuse, comme à l'approche d'un événement extraordinaire.
 
A peine faisait-il jour qu'elle m'entraîna sur la plage. Dès qu'elle aperçut la mer, elle fit : « Ah ! » et demeura immobile à sa place, comme figée. Puis, un moment après, sans dire un mot, elle porta la main à ses yeux elle pleurait.
 
Quelle imagination, monsieur ! Sa mère tout entière ! Moi, je trouvais ça beau, si l'on veut, mais pas aussi grand que je me le figurais. Immensité ! immensité ! c'est bientôt dit! Ce n'est pas une immensité, puisqu'on en voit le bout !
 
Nous sommes restées là toute la matinée, assises sur de gros cailloux ronds, contemplant cette étendue d'eau verte avec des bateaux dessus. Quand il fallut rentrer pour déjeuner, Câlinette se fâcha presque. Je fus étonnée de la voir ainsi, elle si douce toujours ! Elle était comme transformée ; ses yeux brillaient, ses joues pâles étaient colorées, on aurait dit qu'elle était comme fascinée par la mer, elle ne pouvait s'en arracher, elle lui parlait comme à une personne vivante.
 
- Comme tu es belle ! Comme je t'aime ! Comme je t'aime !
 
Et elle lui envoyait des baisers.
 
Je commençais à m'inquiéter. Ce n'était pas naturel, cette exaltation-là.
 
Dans l'après-midi, nous avons été sur les falaises. D'en haut, la mer parait un peu plus grande, mais on en aperçoit toujours la fin. Câlinette me força à rester là jusqu'au moment où le soleil se coucha. Un véritable incendie au lointain. Ça m'a rappelé celui de la Villette, il y a dix ans.
 
Il commençait à faire très frais. Un grand vent s'élevait. Il était temps de rentrer. - Mémé! encore un instant! Un tout petit instant ! Que je la voie encore !
 
Et elle répétait. toujours, en envoyant des baisers à la mer :
 
- Ah ! que je t'aime ! Ah ! comme tu es belle !
 
Que vous dirai-je ? J'avais peur. Je commençais à m'en défier, de cette mer sombre, dont les vagues se soulevaient comme autant de poitrines humaines. Devant elle, ma Câlinette était si peu de chose ! Je la vois encore, assise au bord de la falaise, près d'un champ, avec sa petite robe grise, le menton dans la main, les cheveux ébouriffés, regardant la mer, toujours la mer.
 
- Allons, rentrons ! Je le veux !
 
Elle se leva avec un soupir. Nous avons repris le chemin du village qu'on apercevait avec ses toits d'ardoises, comme allongé entre les deux hautes falaises.
 
Tout le temps de la descente, Câlinette ne cessait de regarder au lointain. Elle était absorbée, elle me parlait à peine. Je n'étais plus rien pour elle. J'en devenais jalouse à la fin, moi, de ce maudit Océan. Il me semblait qu'il voulait me prendre mon enfant qu'une lutte terrible s'engageait entre lui et moi.
 
Elle dîna sans appétit et se coucha avec un peu de fièvre. Elle avait pris froid sans doute. Je lui fis une tasse de tisane et la couvris bien chaudement dans son petit lit, à côté du mien.
 
Je n'en pouvais plus, comme vous pensez. Je dormais depuis je ne sais combien de temps, quand un sentiment de froid me réveilla. J'ouvris les yeux. Mon premier regard fut pour Câlinette. Le lit était vide ! Je me redresse vivement et qu'est-ce que je vois ? Ma petite-fille, en chemisette de nuit, les pieds nus, appuyée à la fenêtre ouverte, regardant la mer, encore, toujours !
 
- Qu'est-ce que tu fais là ? Es-tu folle ? Veux-tu bien te recoucher ?
 
Je tente de l'arracher à 1a fenêtre. Elle s'y cramponne des deux mains :
 
- Oh ! mémé ! Regarde ! le voilà ! le voilà ! Regarde, regarde !
 
De sa petite main, elle me montrait le soleil qui commençait à s'élever au-dessus des falaises, à droite, semblable à un grand pain à cacheter rouge, faisant une traînée de lumière sur la mer calme.
 
- Tu vas prendre froid ! allons ! allons ! Je la recouche de force, et ferme la fenêtre. Elle me supplie de traîner son lit tout près, afin qu'elle puisse voir encore. Il faut bien lui céder. Est-ce que je ne lui cédais pas toujours ?
 
J'avais toutes les peines du monde à la retenir dans son lit. Elle rejetait ses couvertures, elle se montait, elle s'exaltait, elle devenait comme folle.
 
- Le vois-tu, le grand soleil ! Comme il monte ! comme il monte vite ! Il semble qu'il s'élance dans le ciel ! Et comme tout devient rose ! Les falaises, la plage, les bateaux, notre chambre. Tout, tout !
 
Et toujours ses éternels baisers à la mer. Soudain, elle s'arrêta.
 
- J'ai froid, dit-elle.
 
Une fièvre terrible la prenait. Ça devait arriver après des imprudences pareilles ! Ses mains étaient brûlantes, sa gorge sèche. Elle s'était tue, comme assoupie, les yeux fermés.
 
Je demandai un médecin. Il vint vers onze heures.
 
- C'est grave, me dit-il, très grave. Une fluxion de poitrine, probablement..
 
Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! Ma Câlinette ! mon enfant !
 
Elle dormait d'un sommeil agité, avec respiration sifflante.
 
Vers quatre heures, elle se réveilla.
 
Mémé ! fit-elle.
 
Je lui pris la main.
 
Elle appuya un moment ma main contre sa joue, avec sa petite câlinerie ordinaire ; mais bientôt, tournant les yeux vers la fenêtre, et m'abandonnant :
 
- Est-ce beau ! est-ce grand ! Trop grand même. J'étais mieux dans notre petite chambre là-bas, à Paris. Ah ! comme c'est drôle ! il me semble que je vole! oui ! j'ai des ailes, comme ces grands oiseaux blancs qui tournoient dans la falaise et je monte, je monte! Ah ! comme je suis haut ! et partout, autour de moi, au-dessous de moi, comme tout est rose! rose! rose!
 
Elle délira ainsi pendant deux heures. De moi, de sa vieille grand'mère, pas un mot. J'avais la tête perdue.
 
Le soleil se couchait. Au moment : où il allait disparaître, elle se dressa sur son séant, les yeux démesurément ouverts, les deux bras tendus, comme pour le retenir :
 
Non ! non ! pas encore ! laisse-moi voir toujours, toujours !
 
Le dernier rayon de soleil s'éteignit.
 
Câlinette me regarda alors doucement, tendrement, comme autrefois, et m'envoyant comme une caresse du bout de ses lèvres :
 
- Mémé ! fit-elle.
 
Puis elle ne bougea plus, les yeux fixes.
 
C'était fini !
 
Ah ! pourquoi a-t-elle voulu aller là ? pourquoi l'y a-t-on envoyée ? Sans doute, il a cru bien faire, ce bon docteur Millot; mais la nature, le grand air, comme il disait. Voyez-vous, ça peut être bon pour les gens riches mais pour nous autres, qui ne bougeons jamais de notre coin, ça nous surprend trop et ça nous tue !
 
Et la pauvre vieille marchande, les yeux gros de larmes, regardait à travers le vitrage ces rails, ces longs rails luisants, qui lui avaient pris sa petite-fille, sa vie.