Open menu

Arthur Conan Doyle
CONTES DE PIRATES (1922)

LES RAPPORTS DU CAPITAINE SHARKEY AVEC STEPHEN CRADDOCK

Pour le corsaire d’autrefois, caréner était une opération indispensable. Il lui fallait une vitesse supérieure, à la fois pour rattraper le navire marchand et pour échapper au bâtiment de guerre.

Or ses qualités maritimes ne se maintenaient que s’il débarrassait périodiquement (au moins une fois l’an) sa carène des plantes et des bernacles qui abondent dans les mers tropicales.

À cet effet, le capitaine allégeait son bateau, le jetait dans une petite crique étroite, où, à marée basse, il se trouvait comme en cale sèche. 

Il attachait aux mâts poulies et apparaux afin de le tirer sur sa quille, puis il le faisait gratter soigneusement de l’étambot arrière à l’étrave.

Pendant les semaines que durait ce travail, le bateau était par conséquent hors d’état de se défendre. Il est vrai que pour l’approcher il convenait de ne pas peser plus lourd qu’une coque vide. D’autre part, le lieu de carénage demeurait secret, si bien que les risques n’étaient pas grands.

Les capitaines se sentaient tellement en sécurité qu’il leur arrivait souvent de laisser leur navire sous bonne garde et de partir en chaloupe : soit pour une expédition de chasse ou de pêche, soit (plus généralement) pour passer quelques jours dans une ville peu fréquentée où ils tournaient la tête des femmes par des galanteries à la dernière mode, à moins qu’ils n’ouvrissent des pipes de vin sur la place du marché en menaçant du pistolet tous ceux qui refusaient de trinquer avec eux.

Parfois ils apparaissaient même dans les villes aussi importantes que Charleston ; alors ils déambulaient dans les rues avec leurs armes au côté, au grand scandale de la colonie qui respectait les lois.

L’impunité ne récompensait pas forcément de telles excursions. Un jour, par exemple, le lieutenant Maynard détacha la tête de Barbe-Noire et l’empala au bout de son beaupré.

Mais le plus souvent les pirates se livraient sans être inquiétés à toutes sortes de débauches, de brutalités et d’horreurs, jusqu’à ce que l’heure sonnât pour eux de regagner leur bord.

Il y avait cependant un pirate qui ne franchissait jamais les frontières de la civilisation ; c’était le sinistre Sharkey, du Happy-Delivery. Peut-être y était-il enclin par son tempérament morose et ses habitudes de solitaire. Plus probablement, il savait que sa réputation avait atteint un degré critique : en allant se promener sur la côte il risquait de soulever toute l’ire d’une population outragée qui, même sans aucune chance, se jetterait sur lui pour l’écharper. Jamais il ne se montrait dans une colonie.

Quand son navire était en cale sèche, il en confiait la surveillance à Ned Galloway, son quartier-maître originaire de la Nouvelle-Angleterre, et il s’adonnait à de longues promenades en canot, au cours desquelles, disait-on, il allait enterrer sa part du butin. 

À moins qu’il ne partît chasser le bœuf sauvage d’Hispaniola. Une fois assaisonnés et rôtis en entier, ces animaux lui fournissaient de la viande pour le prochain voyage.

Alors, le bateau venait le reprendre à un endroit convenu d’avance et l’équipage chargeait à bord le gibier qu’il avait tué.

Dans les îles, on espérait toujours que Sharkey serait capturé au cours de l’une de ces expéditions. 

On apprit enfin à Kingston une nouvelle qui sembla justifier une tentative décisive. 

Elle était rapportée par un vieux bûcheron qui, en train de couper du bois de campêche, était tombé entre les mains du pirate et qui, par l’effet d’une bienveillance d’ivrogne imprévue, s’en était tiré au moindre prix d’un nez fendu et d’une volée de coups de bâton. Son récit était tout frais, précis, émoustillant.

Le Happy-Delivery carénait à Torbec, au sud-ouest d’Hispaniola. Sharkey et quatre hommes boucanaient sur l’île de la Vache. 

Le sang de cent équipages assassinés criait vengeance ; il apparut enfin que ce cri n’était pas poussé en vain.

Sir Edward Compton, gouverneur au nez altier et au visage sanguin, tint un conclave solennel avec le commandant de la place et les membres les plus éminents du conseil. 

Il se demandait tristement comment il pourrait profiter de l’occasion. 

Le plus proche bâtiment de guerre se trouvait à Jamestown, et c’était un vieux bateau lourd, incapable de rattraper le pirate en haute mer comme de l’atteindre dans une anse peu profonde.

Certes, les forts et l’artillerie ne manquaient ni à Kingston ni à Port Royal, mais des soldats capables faisaient défaut. 

Une expédition privée pouvait évidemment être organisée, car le pays ne manquait pas d’hommes qui avaient des comptes à demander à Sharkey ; mais que pourrait réussir une expédition privée ? 

Les pirates étaient nombreux, prêts à tout. La capture de Sharkey et de ses quatre compagnons serait aisée à condition de parvenir jusqu’à eux. 

Toutefois, comment les atteindre dans une île vaste et boisée, hérissée au surplus de monts sauvages et de jungles impénétrables ? 

Une récompense fut promise à quiconque trouverait une solution. Cette proposition amena au premier plan l’auteur d’un projet peu banal, qui était personnellement disposé à l’exécuter jusqu’au bout.

Il s’appelait Stephen Craddock. 

C’était un puritain qui avait mal tourné. Issu d’une famille convenable de Salem, sa mauvaise conduite pouvait passer pour le choc en retour de l’austérité religieuse, tant il employait pour le vice la force physique et l’énergie dont l’avaient pourvu les vertus de ses ancêtres. 

Il était ingénieux, rien ne lui faisait peur. Son entêtement quand il s’était fixé un but l’avait dès son plus jeune âge rendu célèbre sur la côte américaine.

C’était le même Craddock qui, en Virginie, avait risqué sa tête pour le meurtre du chef Seminole ; il s’en était tiré mais chacun savait qu’il avait corrompu les témoins et soudoyé le juge.

Ensuite, en tant que négrier et même, d’après ce qu’on chuchotait, en qualité de pirate, il s’était acquis dans le golfe du Bénin une réputation épouvantable. 

En fin de compte il était rentré à la Jamaïque avec une grosse fortune et il avait mis un terme à une existence de triste dissipation. 

Tel était l’homme décharné, austère, dangereux, qui attendait d’être reçu par le gouverneur pour lui faire part d’un plan visant à mettre Sharkey hors d’état de nuire.

Sir Edward l’accueillit avec un enthousiasme mitigé, car, malgré quelques bruits de conversion et de réforme, il l’avait toujours considéré comme un mouton enragé capable de contaminer tout son petit troupeau. 

Sous le voile mince d’une courtoisie réservée, Craddock perça la méfiance dont il était l’objet.

– Vous n’avez rien à craindre de moi, monsieur ! lui dit-il. Je ne suis plus l’homme que vous avez connu. Depuis peu j’ai revu la lumière, après m’être égaré loin d’elle pendant de sinistres années. Je l’ai retrouvée grâce au ministère du révérend John Simons. Monsieur, si votre flamme a un jour besoin d’être ranimée, sa conversation vous ferait le plus grand bien !

Le gouverneur redressa son nez épiscopal. 

– Vous êtes venu ici pour me parler de Sharkey, monsieur Craddock ! dit-il.

– Ce Sharkey est un vase d’iniquité ! soupira Craddock. Sa corne de méchanceté se dresse depuis trop longtemps ; il m’est venu à l’idée que, si je la lui coupais, si je le détruisais, ce serait une bonne action, fort louable, qui compenserait peut-être quelques-unes de mes erreurs du passé.  Un projet m’a été inspiré. Grâce à lui je pourrai consommer sa perte.

Le gouverneur était vivement intéressé, car, sur le visage taché de son interlocuteur, passait un air menaçant et pratique à la fois qui montrait combien il parlait sérieusement. 

Après tout, ce Craddock était un marin et un chasseur ; s’il s’avérait exact qu’il tenait absolument à racheter son passé, personne ne serait plus apte à bien conclure l’affaire.

– Ce sera une entreprise dangereuse, monsieur Craddock !

– Si j’y laisse la vie, ma mort réparera ainsi une existence mal conduite. J’ai beaucoup à me faire pardonner.

Le gouverneur ne voyait pas pourquoi il le contredirait.

– Quel est votre plan ? demanda-t-il.

– Vous avez appris que le bateau de Sharkey, le HappyDelivery, est originaire de ce port de Kingston ?

– Elle appartenait à M. Codrington, et Sharkey s’en est emparé après avoir sabordé son sloop, parce qu’elle était plus rapide.

– Oui. Mais vous ignorez peut-être que M. Codrington possède un deuxième bateau, exactement le même que le HappyDelivery, qui est mouillé en ce moment au port. C’est le White-Rose. Si le White-Rose n’avait pas une bande de peinture blanche, personne ne pourrait les distinguer l’un de l’autre.

– Ah ! Et alors ? interrogea le gouverneur du ton de quelqu’un qui est juste au bord d’une idée.

– Avec le White-Rose, Sharkey tombera entre nos mains.

– Et comment cela ?

– Je vais effacer la bande blanche du White-Rose, que je rendrai en tous points semblable au Happy-Delivery. Cela fait, j’appareillerai pour l’île de la Vache où Sharkey massacre des bœufs sauvages. 

Quand il verra le White-Rose, il la prendra sûrement pour son propre bateau qu’il attend, et il viendra spontanément à bord.

Le plan était simple ; le gouverneur estima qu’il pouvait être efficace. 

Sans hésiter il autorisa Craddock à l’exécuter et à prendre toutes mesures qu’il jugerait utiles. 

Sir Edward n’était pas trop optimiste, parce que de nombreuses tentatives pour capturer Sharkey avaient surabondamment prouvé qu’il était aussi rusé qu’impitoyable. 

Mais ce puritain amaigri avait jadis démontré qu’il ne l’était pas moins.

Une rivalité entre deux hommes tels que Sharkey et Craddock chatouillait le sens sportif du gouverneur. Bien qu’il fût intérieurement convaincu que les chances n’étaient pas égales, il soutint son homme avec la même loyauté qu’il aurait soutenu son cheval ou son coq.

Il fallait se hâter, surtout ! Car d’un jour à l’autre le carénage pouvait être terminé et les pirates reprendraient la mer.

Mais il n’y avait pas grand-chose à faire et les bonnes volontés s’offraient de toutes parts ; le surlendemain le White-Rose appareilla pour la haute mer. 

Dans le port de nombreux matelots  connaissaient bien le profilage et le gréement du bateau pirate ; nul n’aurait pu relever la plus légère dissemblance. 

La bande blanche avait été effacée, les mâts et les vergues noircis de fumée afin de donner l’impression d’un corsaire qui avait navigué par tous les temps, et un grand morceau d’étamine noire en losange fut hissé à la hune de misaine.

L’équipage était composé de volontaires. La majorité avait auparavant navigué sous les ordres de Stephen Craddock : le second, Joshua Hird, vieux négrier, avait été son complice pendant de nombreux voyages ; sans hésiter il avait répondu à l’appel de son ancien patron.

Le bateau vengeur fila toutes voiles dehors dans la mer des Caraïbes ; à la vue de son pavillon, les petites embarcations crochetaient à droite ou à gauche comme des truites épouvantées dans un vivier. 

Le quatrième soir, le cap Abacou fut relevé à cinq milles sur leur nord-est.

Le cinquième soir Craddock et ses hommes mouillèrent dans la baie des Tortues à l’île de la Vache, où Sharkey et ses quatre compagnons avaient été vus en train de chasser. 

C’était un endroit très boisé, les palmiers et les broussailles descendaient jusqu’au mince croissant de sable argenté qui bordait le rivage. 

Ils avaient hissé au grand mât le pavillon rouge, mais rien ne bougea à terre. 

Craddock regardait de tous ses yeux avec l’espoir que d’un instant à l’autre il verrait se détacher un canot avec Sharkey dans sa chambre. 

Mais la nuit passa, puis toute une journée, puis une autre nuit, sans lui apporter le moindre signe des hommes qu’il cherchait à prendre au piège. C’était à croire qu’ils étaient repartis.

Le deuxième matin, Craddock descendit à terre pour trouver un indice quelconque. 

Ce qu’il découvrit le rassura grandement. 

Près du rivage il y avait un boucan de bois vert, dont on se sert pour conserver la viande, ainsi qu’une grosse provision de filets de bœuf assaisonnés et rôtis qui pendaient à des fils. 

Le bateau pirate n’ayant pas emporté ses vivres, les chasseurs se trouvaient donc encore sur l’île.

Pourquoi ne s’étaient-ils pas montrés ? Était-ce parce qu’ils avaient deviné que ce n’était pas le Happy-Delivery ? Ou parce qu’ils chassaient à l’intérieur de l’île et qu’ils ne songeaient pas encore à rembarquer ? Craddock hésitait entre ces deux hypothèses quand un Indien caraïbe descendit pour le renseigner.

Les pirates étaient dans l’île, affirma-t-il, et leur campement était situé à une journée de marche de la mer. 

Ils lui avaient volé sa femme, et les marques des coups de fouet qu’il avait reçus étaient encore toutes rouges sur son dos bronzé. 

Leurs ennemis étaient ses amis ; il les conduirait dans leur repaire.

Craddock ne demandait rien de mieux. Aussi, de bonne heure le lendemain matin, il partit avec un petit détachement armé jusqu’aux dents, sous la conduite du Caraïbe. 

Tout le jour ils durent se frayer un chemin à travers la brousse, ils escaladèrent des rochers, ils pénétrèrent enfin jusqu’au cœur désolé de l’île de la Vache. 

En route ils décelèrent des vestiges encourageants : les ossements d’un bœuf tué, des traces de pas dans une fondrière. Vers le soir, certains crurent entendre une fusillade lointaine.

Ils passèrent la nuit sous les arbres mais, dès les premières lueurs de l’aube, ils reprirent leur marche en avant. Vers midi ils arrivèrent à des huttes d’écorce qui, selon le Caraïbe, servaient de campement aux chasseurs, elles étaient vides. 

Sans aucun doute les occupants étaient à la chasse et ils rentreraient dans la soirée. 

Autour des huttes, Craddock disposa ses hommes en embuscade dans les fourrés. Mais de toute la nuit personne ne vint. 

Il n’y avait rien de plus à tenter ; 

Craddock pensa qu’après deux jours d’absence il valait mieux regagner le bateau. 

Le voyage de retour fut moins pénible puisqu’ils avaient déjà tracé le sentier. 

Avant le soir ils se retrouvèrent dans la baie des Tortues et ils aperçurent leur navire ancré là où ils l’avaient laissé. Leur canot et ses avirons avaient été tirés parmi les buissons ; ils ramèrent donc vigoureusement vers le White-Rose.

– Pas de chance, alors ? cria Joshua Hird, le second, qui les regardait de la poupe avec un visage blême.

– Son campement est vide, mais il peut encore descendre par ici, dit Craddock en posant une main sur l’échelle.

Quelqu’un sur le pont se mit à rire.

– Je crois, dit le second, que ces hommes feraient mieux de rester dans le canot.

– Pourquoi ?

– Si vous passez à bord, monsieur, vous comprendrez.

Il avait parlé d’une voix hésitante, bizarre.

Le sang afflua sur la figure osseuse de Craddock.

– Que veut dire ceci, maître Hird ? s’écria-t-il en enjambant la rambarde. Allez-vous donner des ordres à l’équipage de mon bateau, maintenant ?

Il avait un pied sur le pont et un genou sur la rambarde lorsqu’un marin à barbe rousse qu’il n’avait jamais remarqué à bord lui arracha soudainement son pistolet. 

Craddock attrapa le poignet de l’homme, mais au même moment son second lui retira son sabre d’abordage. 

– Quelle canaillerie est-ce là ? cria Craddock en jetant autour de lui des yeux furieux.

Mais l’équipage demeurait en petits groupes sur le pont ; les matelots riaient et chuchotaient entre eux sans manifester le moindre désir de se porter à son secours. 

Dans le rapide coup d’œil qu’il leur lança, Craddock observa qu’ils étaient bizarrement accoutrés : des capes de cavaliers, des robes de velours, des rubans de couleur aux genoux évoquaient davantage des élégants que des marins.

Il se frappa le front de ses poings fermés pour être sûr qu’il ne rêvait pas. 

Le pont semblait beaucoup plus sale que lorsqu’il l’avait quitté ; autour de lui il ne voyait que des visages brunis par le soleil. 

Il n’en reconnaissait aucun, sauf Joshua Hird. Le bateau avait-il été capturé en son absence ? 

Étaient-ce les hommes de Sharkey qui l’entouraient ? 

À cette pensée il donna un violent coup d’épaule pour se libérer et essaya de dégringoler l’échelle mais il fut empoigné par une douzaine de mains et poussé dans sa propre cabine dont la porte était ouverte.

Dans cette cabine tout était différent de celle qu’il avait quittée trois jours plus tôt. 

Le plancher était différent, le plafond était différent, le mobilier était différent. Il avait des meubles simples, presque austères. Ceux-ci étaient à la fois somptueux et malpropres. 

Les rideaux d’un beau velours avaient des taches de vin. Les panneaux en bois rare étaient criblés de traces de balles.

Une carte de la mer des Caraïbes était étalée sur la table, à côté, compas en main, était assis un homme tout rasé, pâle, coiffé d’un bonnet de fourrure et revêtu d’un habit clair en soie damassée. Craddock, sous ses taches de son, devint blanc comme un linge quand il aperçut le long nez maigre aux narines plantées haut et les yeux bordés de rouge, lesquels se fixèrent sur lui avec le regard ironique du champion d’échecs qui vient de faire mat son adversaire.

– Sharkey ? s’écria Craddock.

Les lèvres minces de Sharkey s’entrouvrirent dans un petit rire.

– Idiot ! s’exclama-t-il en se penchant vers Craddock pour lui transpercer l’épaule avec la pointe de son compas. Pauvre idiot ! Vous vouliez donc vous mesurer avec moi ?

Ce ne fut pas sous l’effet de la douleur, mais bien parce qu’il ne put pas tolérer le mépris des intonations de Sharkey que Craddock devint fou furieux. 

En hurlant de rage il se jeta sur le pirate ; il frappa du poing et du pied, il se démena comme un démon, il écumait. 

Il ne fallut pas moins de six hommes pour le projeter à terre parmi les débris de la table, et ces six hommes reçurent tous un souvenir plus ou moins durable de la vigueur de leur prisonnier. 

Mais Sharkey continuait à le surveiller du même regard dédaigneux. De l’extérieur parvint un fracas de bois brisé et des cris d’étonnement.

– Qu’est-ce que c’est ? interrogea Sharkey.

– Leur canot vient d’être défoncé d’un coup à froid, et les hommes sont tombés à l’eau.

– Qu’ils y restent ! Maintenant, Craddock, vous savez où vous êtes. Vous vous trouvez à bord de mon bateau, le HappyDelivery, et je vous tiens à ma merci. Je vous connaissais comme un bon marin, bandit, avant que vous n’ayez retourné votre veste ! Vos mains ne sont pas plus propres que les miennes. Voulez-vous signer un engagement, comme l’a fait votre second, et vous joindre à nous, ou bien vous jetterai-je pardessus bord pour que vous puissiez suivre vos camarades ? 

– Où est mon navire ?

– Coulé dans la baie.

– Et l’équipage ?

– Au fond de la baie, aussi.

– Alors je préfère la baie !

– Empoignez-le et jetez-le à la mer ! ordonna Sharkey.

De rudes mains s’emparèrent de Craddock et le tirèrent sur le pont ; Galloway, le quartier-maître, avait déjà tiré son crochet pour lui disloquer les membres, quand Sharkey se précipita hors de la cabine.

– Nous pouvons faire mieux avec ce chien ! s’écria-t-il. Ma parole, j’ai une idée de génie ! Flanquez-le dans la voilerie, passez-lui les fers, et toi, quartier-maître, viens ici que je te dise mon idée !

Meurtri et blessé physiquement autant que moralement, Craddock fut enfermé dans la voilerie obscure ; ses fers étaient tellement serrés qu’il ne pouvait bouger une main ni une jambe ; mais il avait le tempérament d’un homme du Nord, et son esprit farouche était uniquement axé sur la nécessité de faire une fin qui rachetât en partie son fâcheux passé. 

Toute la nuit il demeura étendu dans le creux du fond de la cale ; en écoutant le choc de l’eau contre les madriers qui gémissaient, il sut que le bateau avait repris la mer et filait grand train. 

Très tôt le matin quelqu’un rampa vers lui par-dessus les tas de voiles. 

– Voici du rhum et des biscuits, murmura la voix de son exsecond. C’est à mes risques et périls, monsieur Craddock, que je vous les apporte.

– C’est vous qui m’avez tendu le piège et poussé dedans ! cria Craddock. Comment expliquez-vous votre conduite ?

– Ce que j’ai fait, je l’ai fait avec la pointe d’un couteau entre mes côtes.

– Que Dieu vous pardonne votre lâcheté, Joshua Hird ! Comment êtes-vous tombé entre leurs mains ?

– Hé bien ! monsieur Craddock, le bateau pirate est revenu de son carénage juste le jour où vous nous avez quittés. Ils nous ont attaqués et, comme nous n’avions pas beaucoup de monde puisque les meilleurs étaient à terre avec vous, nous n’avons opposé qu’une faible résistance. Ceux qui ont eu le plus de chance ont été tués à l’abordage ; les autres ont été tués ensuite. Et moi, j’ai sauvé ma vie en signant un engagement chez eux.

– Et ils ont sabordé mon bateau ?

– Ils l’ont sabordé. Après quoi Sharkey et ses hommes, qui nous avaient guettés dans les buissons, sont venus à bord. Au cours de leur dernier voyage, son grand mât avait été abîmé ; quand il a vu le nôtre en bon état, il s’est méfié. C’est alors qu’il a eu l’idée de vous tendre le même piège que celui que vous lui aviez tendu.

Craddock gémit.
– J’aurais dû penser à ce mât ! murmura-t-il. Mais où allons-nous ?

– Nous nous dirigeons nord et ouest. 

– Nord et ouest ? Alors nous retournons vers la Jamaïque.

– Avec un vent de huit nœuds.

– Savez-vous ce qu’ils ont l’intention de faire de moi ?

– Non. Mais si vous vouliez contracter l’engagement…

– Assez, Joshua Hird ! J’ai trop souvent risqué mon âme !

– Comme vous voudrez ! J’ai fait ce que j’ai pu. Adieu !

Cette nuit-là et tout le lendemain, le Happy-Delivery se laissa porter par les alizés de l’est, et Stephen Craddock demeura dans l’obscurité de la voilerie. 

Il s’attaqua patiemment aux fers qui cerclaient ses poignets. 

Au prix du bon état de quelques articulations, il parvint à en libérer un, mais il lui fut impossible de dégager l’autre. 

Quant à ses chevilles, elles étaient solidement entravées.

Le bruissement de la mer lui apprenait que le bateau ne tarderait pas à être en vue de la Jamaïque. Quel plan avait donc mijoté Sharkey ? 

Et quel rôle lui avait-il réservé ? Craddock serra les dents ; il se fit le serment de ne pas commettre de scélératesse sous la contrainte, quelles qu’eussent été celles qu’il avait jadis commises de plein gré.

Le deuxième matin, Craddock sentit que la voile avait été réduite et que le bateau virait lentement avec une brise légère par le travers. 

L’inclinaison variable de la voilerie et les bruits du pont l’informaient exactement des manœuvres. De toute évidence le Happy-Delivery louvoyait près de la côte et se dirigeait vers un point précis. 

Donc il avait atteint la Jamaïque. Mais que venait-il y faire ? 

Et puis tout à coup des vivats jaillirent du pont ; un coup de canon tonna au-dessus de sa tête, auquel répondirent d’autres coups de canon éloignés au-dessus de l’eau. Craddock se mit sur son séant et tendit l’oreille.

Le bateau était-il entré en action ? Il n’avait tiré qu’un seul boulet et, bien que beaucoup d’autres lui eussent fait écho, aucun ne semblait avoir pris pour cible le Happy-Delivery.

Mais alors, si le canon n’avait pas sonné le signal de l’action, il avait été tiré pour un salut. 

Qui donc saluerait Sharkey le Pirate ? Seul un autre pirate, assurément ! Alors Craddock s’allongea de nouveau en poussant un soupir et il se remit à attaquer la menotte qui cerclait son poignet droit.

Soudain il entendit des pas s’approcher.

 Il eut à peine le temps de replacer sa main dans les fers défaits. 

La porte s’ouvrit et deux pirates entrèrent.

– Tu as ton marteau, charpentier ? questionna l’un des bandits que Craddock reconnut pour être le gros quartiermaître. Desserre ses entraves, et retire-les-lui. Mais ne touche pas aux bracelets : il sera plus sage si tu les lui laisses.

Avec son marteau et un ciseau à froid le charpentier relâcha les entraves puis l’en débarrassa.

– Qu’allez-vous faire de moi ? interrogea Craddock.

– Montez sur le pont ; vous verrez bien !

Le marin le prit par le bras et le tira sans ménagement jusqu’au bas de l’escalier. Au-dessus de sa tête se détachait un carré de ciel bleu traversé par la corne de misaine ; au sommet flottaient les couleurs. La vue de ces couleurs coupa le souffle à Craddock. 

Car il y avait deux étamines : le drapeau anglais était déployé au-dessus du pavillon noir ; les couleurs loyales flottaient au-dessus de celles du corsaire.

Pendant quelques instants Craddock demeura stupéfait, mais une brutale poussée des pirates derrière lui l’obligea à gravir l’échelle. 

Quand il mit le pied sur le pont, il regarda le grand mât : là aussi les couleurs anglaises flottaient au-dessus du fanion maudit. Les haubans et les agrès étaient enguirlandés de flammes et de banderoles.

Le bateau aurait-il été capturé ? Mais non, c’était impossible ! 

Les pirates, d’ailleurs, disséminés le long de la rambarde de bâbord, agitaient joyeusement leurs chapeaux. Le plus excité de tous était le second qui avait trahi Craddock : il se tenait au bout du gaillard d’avant et gesticulait comme un fou. 

Craddock regarda du côté vers lequel tous étaient tournés ; en un éclair il comprit.

Par le bossoir, et à une distance d’un mille, s’alignaient les maisons blanches et le fort de Port Royal entièrement pavoisé.

Tout droit en face s’ouvrait le bief qui conduisait à la ville de Kingston. 

À moins d’un quart de mille un petit sloop manœuvrait contre le vent léger ; le drapeau anglais flottait à la pomme de son mât et son gréement était décoré. 

Sur le pont une foule nombreuse poussait des hourras, agitait bras et chapeaux ; des taches d’écarlate révélaient la présence d’officiers de la garnison.

Avec la perception rapide d’un homme d’action, Craddock perça le jeu de Sharkey. Le pirate, dont la ruse et l’audace étaient les qualités maîtresses de son tempérament diabolique, tenait le rôle que Craddock aurait joué lui-même s’il était rentré victorieux. 

C’était en son honneur que les canons avaient tiré une salve de salut et que les drapeaux flottaient. 

C’était pour l’accueillir qu’approchait le bateau chargé du gouverneur, du commandant de la place et des autorités de l’île. 

Avant dix minutes il serait arrivé sous le feu des canons du Happy-Delivery, et Sharkey aurait gagné la plus étourdissante partie qu’un pirate avait jamais jouée.

– Faites-le avancer ! cria Sharkey quand Craddock apparut encadré par le charpentier et le quartier-maître. Gardez les sabords fermés ! Mais dégagez les canons de bâbord, et préparezvous pour une bordée ! Encore deux encablures et ils sont à nous !

– Ils s’écartent ! constata le maître d’équipage. J’ai l’impression qu’ils nous reniflent.

– Tout va s’arranger ! répondit Sharkey en tournant ses yeux chassieux vers Craddock. Mettez-vous là, vous ! Oui, là ! Pour qu’ils puissent vous reconnaître. Posez une main sur le gui et agitez votre chapeau. Vite, ou votre cervelle va se répandre sur votre habit. Un pouce de ton couteau entre ses côtes, Ned ! Maintenant, faites des signes avec votre chapeau ! Un pouce de plus, Ned ! Eh ! tirez dessus ! Arrêtez-le !…

Trop tard ! Se fiant aux menottes, le quartier-maître avait pendant un bref instant retiré ses mains du bras du prisonnier. 

Craddock en profita pour bousculer le charpentier et, sous une grêle de balles, il enjamba la rambarde et se jeta à l’eau. 

Il nageait pour sauver sa vie et celle des autres. Il fut touché à plusieurs reprises, mais il faut de nombreuses balles de pistolet pour tuer un homme robuste et résolu qui veut absolument faire quelque chose avant de mourir. Bon nageur, malgré le sillage rouge qu’il laissait derrière lui il s’éloignait de plus en plus du corsaire.

– Donnez-moi un mousquet ! rugit Sharkey.

Le pirate tirait bien, et ses nerfs d’acier ne l’abandonnaient jamais en cas de besoin. La tête brune apparut sur la crête d’une vague, redescendit dans le creux suivant, remonta… 

Craddock était parvenu à mi-distance du sloop. Sharkey visa longtemps avant de tirer. Quand le fusil claqua, le nageur se hissa audessus de l’eau, agita ses bras en signe d’avertissement et hurla quelques mots d’une voix qui retentit dans toute la baie. 

Puis, tandis que le sloop virait de bord et que le corsaire lui expédiait une bordée sans résultat, un sourire farouche éclaira la mortelle agonie de Stephen Craddock qui sombra enfin dans le cercueil doré qui miroitait sous lui, infiniment. 

Chapitre suivant