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Conte d'Andersen : Les galoches du bonheur chapitre 3

III

Les aventures du gardien de nuit.

— Voilà une paire de galoches, dit le gardien de nuit ; elles doivent appartenir au lieutenant qui vient de rentrer, et qui demeure là-haut dans la grande maison.

Le brave homme eût volontiers sonné pour les restituer ; mais il réfléchit que le bruit qu’il ferait réveillerait tous les habitants de la maison.

— Avec ces machines-là, continua-t-il, on doit avoir chaud aux pieds ; c’est du cuir bien doux. Comme la vie est drôle ! Je vois le lieutenant qui se promène là-haut dans sa chambre, tandis qu’il pourrait être couché dans un bon lit bien moelleux… Ah ! c’est un homme bien heureux ! Il n’a ni femme, ni enfants ; il n’est pas comme moi ; il passe toutes ses soirées en joyeuse compagnie. Je voudrais bien être à sa place.

En parlant de la sorte, il avait chaussé les galoches ; aussi à peine son vœu eut-il été formulé qu’il se trouva réalisé.

Le gardien de nuit et le lieutenant ne faisaient plus qu’un seul individu. 

Il était dans sa chambre, tenant entre ses doigts un papier rose sur lequel était écrite une pièce de vers. Ce n’est pas à dire pour cela que le lieutenant fût poëte ; mais il est telle situation d’esprit où tout le monde peut éprouver le besoin de faire des vers.

Voici ceux que contenait le papier rose :


SI J’ÉTAIS RICHE !

            Si j’étais riche ! — Aux jours de ma première enfance,
            Tel était de mon cœur le souhait, l’espérance !
            Et quels brillants projets s’y venaient allier !
                     De rêves dorés quel cortège !
                     Oh ! si j’étais riche, disais-je,
                     Je serais un bel officier ;
            J’aurais un uniforme, un panache, une épée…
            J’ai tout cela ; je suis un officier du roi :
            Quant au bonheur, hélas ! mon attente est trompée.
                     Seigneur, ayez pitié de moi !

            Un soir, j’étais assis près d’une enfant charmante,
            Que mon cœur invoquait déjà comme une amante.
            Elle me souriait, candide, et m’embrassait ;
                     Je lui racontais des histoires
                     D’enchantements et de grimoires
                     Qu’un beau dénoûment finissait.
            Oh ! j’étais riche alors, riche de poésie ;
            Elle ne voulait pas de moi d’autres trésors.
            Mes regards pénétraient dans son âme saisie…
                     Seigneur, j’étais heureux alors !

            Cette enfant, je l’ai vue, en grandissant, ornée
            De charmes plus touchants, plus divins chaque année.
            Oh ! si je lui disais le secret de mon cœur !
                     Si sa pitié voulait m’entendre
                     Et jusqu’à moi faire descendre
                     De ses yeux un rayon vainqueur !
            Peut-être reste-t-il encore une espérance…
            Mais non, non, je suis pauvre, et tout me fait la loi
            De gémir à l’écart, de souffrir en silence.
                     Seigneur, tout est fini pour moi !

            Dans mon malheur, hélas ! je n’ai qui me console
            Que ces vers où mon âme en ses regrets s’isole.
            Puissent-ils quelque jour à tes yeux arriver,
                     Ô de mon enfance embaumée
                     Compagne toujours bien-aimée !
                     Et qu’ils te fassent retrouver
            Des jours si doux pour moi, pour toi même peut-être,
            Où ton affection naïve me combla
            D’un bonheur que jamais je ne dois voir renaître…
                     Seigneur, Seigneur, bénissez-la !

Ce sont là des vers comme on a le droit d’en faire quand on est amoureux, mais qu’on se garde bien de livrer à la publicité, pour peu qu’il vous reste de bon sens.

Lieutenant, amoureux et pauvre ; quel affreux assemblage ! quelle amère dérision du sort ! Le lieutenant ne se dissimulait pas cette vérité. Il appuya sa tête sur la barre de la fenêtre et poussa un long soupir.

— Le pauvre gardien qui dort là-bas dans la rue sur cet escalier n’est-il pas mille fois plus heureux que moi ? Il ne connaît pas ce que moi j’appelle la misère. Il a une femme et des enfants qui rient et qui pleurent avec lui. Il ne se tourmente pas l’esprit, il prend la vie comme elle est, philosophiquement. En vérité, je voudrais être à sa place.

Aussitôt le gardien de nuit redevint lui-même. Sa position qu’il avait dédaignée quelque temps auparavant lui parut meilleure.

— Quel vilain rêve ! se dit-il, je me croyais à la place du lieutenant là-haut, et cela ne m’allait pas du tout. Il est seul, et moi, lorsque je rentre au logis, j’y trouve ma femme et mes enfants qui m’étouffent de leurs caresses ; jamais je ne pourrais vivre sans eux.

Là-dessus il s’abandonna à ses pensées ayant toujours les galoches à ses pieds.

Une étoile fila dans le ciel.

— En voilà encore une qui tombe, dit-il, et cependant le nombre n’en diminue pas ; je voudrais bien, par curiosité, voir ces belles lumières de plus près ; surtout la lune, qui est plus grosse. Après la mort, dit le jeune étudiant qui fait blanchir son linge par ma femme, nous volons d’une étoile à l’autre ; c’est un rude mensonge ; mais ce serait pourtant bien beau. Je voudrais pouvoir faire un bond jusque là-haut, en laissant mon corps ici sur l’escalier.

Il y a certains propos auxquels on ne doit se laisser aller qu’avec précaution, et avec double précaution lorsqu’on a les galoches du Bonheur aux pieds.

Écoutez ce qui arriva au gardien de nuit, et que cela vous serve d’exemple.

Tout le monde connaît la vitesse du mouvement par la vapeur : nous en avons fait l’expérience, soit sur les chemins de fer, soit dans les bateaux à vapeur ; ce mouvement, en comparaison de celui de la lumière, est plus lent que la marche du colimaçon par rapport à la nôtre. 

La lumière se meut dans l’espace avec une vitesse dix-neuf millions de fois plus grande que celle du meilleur cheval de course ; et cependant l’électricité est encore plus rapide. 

La mort est produite par un coup électrique que nous recevons dans le cœur ; l’âme, délivrée, s’envole sur les ailes de l’électricité. 

La lumière n’exige que huit minutes et quelques secondes pour parcourir près de quarante millions de lieues ; l’âme, par le moyen de l’électricité, fait ce voyage encore plus soudainement.

Le gardien de nuit avait déjà franchi les cent mille lieues qui séparent la terre de la lune. Il se trouvait sur un de ces innombrables anneaux que nous présente la carte de notre satellite. L’intérieur lui faisait l’effet d’un immense chaudron au fond duquel émergeait une ville de l’aspect le plus extraordinaire.

Nous ne saurions donner à nos lecteurs une idée de cette ville autrement qu’en la comparant à un blanc d’œuf délayé dans un verre d’eau : la matière dont elle était formée paraissait transparente et légère, si bien que la cité flottait tout entière dans l’atmosphère avec ses tours, ses coupoles et ses monuments généralement de forme conique.

Le gardien voyait au-dessus de sa tête la terre, sous la forme d’un grand ballon rouge suspendu dans les airs.

En ramenant son regard vers la lune, il y découvrit une multitude de créatures qui, par leur situation hiérarchique, devaient être ce que nous appelons des hommes, mais qui avaient un tout autre aspect que les hommes de notre globe. 

La fantaisie qui avait créé ceux-là était infiniment plus riche que ne l’a dit Herschell. 

Ils parlaient une langue que le gardien ne devait certes pas connaître, et cependant il la comprit. 

C’est que notre âme possède des facultés bien plus étendues que nous ne le pensons. Ne voyons-nous pas reproduites dans nos songes avec une merveilleuse vérité toutes les scènes de la vie ? 

Les visages, les physionomies, les inflexions de la voix, les moindres particularités naturelles y sont retracés pour nous avec une netteté qu’il nous est impossible de retrouver au réveil.

Un groupe de lunicoles discutaient sur la nature de notre terre. 

Ils doutaient qu’elle fût habitée ; et, véritablement, ce ne sont pas des êtres semblables à eux qui pourraient jamais vivre dans une atmosphère aussi épaisse que la nôtre. 

Ils finirent par déclarer à l’unanimité que la lune seule dans l’univers renfermait des créatures vivantes. 

Après quoi, ils se mirent à parler politique.

C’est le vrai moment de les quitter et de redescendre dans la rue de l’Est, pour voir ce qu’était devenu le corps du gardien.

Il était resté assis sur l’escalier, immobile avec sa canne dans la main, et le regard tourné vers la lune où voyageait son âme.

— Quelle heure est-il, gardien ? demanda un passant, qui, ne recevant point de réponse, le tira par le bout du nez, pour l’éveiller.

Le corps perdit l’équilibre et tomba à terre comme un corps mort. L’inconnu se sauva, et le lendemain on trouva dans la rue l’infortuné gardien pâle, froid, inanimé. On le porta à l’hôpital.

Il eût été plaisant de voir l’âme revenir alors et chercher son corps dans la rue de l’Est sans pouvoir le trouver. 

Sans doute, dans son embarras, elle se serait adressée à la préfecture de police (bureau des objets perdus) ; elle aurait fait insérer un avis dans les journaux, et n’aurait pas manqué de parcourir les hôpitaux. 

Mais il n’y a pas à s’inquiéter de l’âme, lorsqu’elle agit par sa propre inspiration : c’est le corps seul qui la rend stupide.

Une fois à l’hospice, le corps du gardien fut porté dans la salle de dissection, et, tout naturellement, on commença par lui enlever ses galoches. 

Aussitôt l’âme rejoignit le corps, et, quelques secondes après, l’homme recomplété se portait à merveille. 

Il déclara que jamais il n’avait passé une si mauvaise nuit, et que, pour un écu, il ne voudrait pas en subir une pareille. 

Là-dessus il quitta l’établissement, mais les galoches y restèrent.