Open menu

Conte d'Andersen : La pierre tombale

Histoire véritable

Par une magnifique soirée d’automne, chez un honnête bourgeois d’une petite ville de Fionie, toute la famille était réunie dans la salle du rez-de-chaussée ; la lampe brûlait sur la table, mais les fenêtres étaient toutes grandes ouvertes ; l’air était doux et agréable, embaumé par les fleurs qui garnissaient les parterres du jardin ; il faisait un admirable clair de lune.

On vint à causer d’une grande et haute vieille pierre, qui se trouvait dans la cour, pas loin de la porte de la cuisine. 

La servante y allait aiguiser les couteaux ou bien y plaçait, pour les laisser sécher, les ustensiles quand elle les avait bien récurés ; la pierre figurait souvent dans les jeux des enfants : elle servait de ce qu’ils appelaient le but.

- Je crois bien, dit le maître de la maison, qu’elle provient du vieux cimetière qui était près du cloître. 
Lorsqu’il y a une quarantaine d’années on fit par là une nouvelle rue, la chapelle fut démolie, le cimetière transporté hors de la ville, et les pierres tombales qui ne furent pas réclamées par les familles furent vendues ; c’est mon père qui les a achetées, je me le rappelle ; on en fit des pavés ; mais on en conserva une, je ne sais pourquoi ; c’est celle qui est là dans la cour.

— Je m’étais toujours douté que c’était une pierre tombale, dit l’aîné des garçons ; on y voit un sablier et le reste d’une figure d’ange. 
L’inscription est à moitié effacée ; on y lit encore le prénom de Preben et, au-dessous, celui de Martha ; quant au nom de famille, il n’en est resté que la première lettre, un S, et encore les caractères ne se distinguent-ils bien que lorsqu’après une bonne pluie la pierre est bien nette.

— Seigneur Dieu ! s’écria un vieillard, le grand-oncle du maître de la maison, la pierre provient du caveau de Preben Schwane et de sa femme. 
Oui, ils furent parmi les derniers qui furent enterrés dans ce cimetière. 
C’était un couple vénérable ; je me souviens que, dans mon enfance, je les ai vus figurer dans les fêtes de la ville, à la tête des anciens. 
Tout le monde les aimait, les estimait. On disait qu’ils possédaient plus d’une tonne d’or, et cependant ils vivaient très simplement et s’habillaient de bure ; ils n’avaient qu’un luxe, le linge ; celui qu’ils portaient était toujours d’une blancheur éblouissante. 
Mais comme ils étaient bons pour les pauvres ! ils les vêtissaient et les nourrissaient : c’étaient des chrétiens modèles.

-  Oui, quel beau et respectable vieux couple cela faisait, Preben et Martha ! quand tous deux ils se reposaient sur le banc de pierre devant leur maison, qui se trouvait près du grand tilleul, et qu’on venait à passer devant eux, ils vous saluaient d’un air si amical, si affable, qu’on en éprouvait une vraie joie.

-  Ce fut la vieille Martha qui mourut la première ; je me souviens encore parfaitement du jour où cela arriva. 
J’étais alors tout jeune ; j’avais accompagné mon père chez le vieux Preben, lorsqu’elle venait de s’endormir de son dernier sommeil. 
L’excellent homme était hors de lui et pleurait comme un petit enfant. 
Le corps était dans la chambre à côté.  

Après s’être un peu calmé, le vieux Preben dit à mon père et à quelques voisins combien il allait se trouver seul sur terre, et il raconta comme elle avait été douce et bonne, et quel bonheur ils avaient goûté pendant de longues années. 

Ils s’étaient connus tout enfants… et, s’animant peu à peu au souvenir de ses jours de félicité, il parla de leurs fiançailles et dit combien elle avait été belle lorsqu’elle se présenta à l’autel avec lui.

-  Et elle gisait là, morte, enveloppée d’un suaire, et lui, le vieillard, rappelait en vain les temps de son heureuse jeunesse. 
Oui, c’est là le cours du monde. Moi, j’écoutais avec intérêt et pitié ce récit douloureux ; et cependant je n’étais encore qu’un enfant d’ordinaire insouciant : aujourd’hui, j’ai l’âge qu’avait alors Preben Schwane. Le temps passe, tout change, tout disparaît.

-  Je me souviens encore de l’enterrement de la bonne Martha. Le vieux Preben, tout courbé, marchait en sanglotant derrière le cercueil. 
Quelques années auparavant, il avait fait tailler la pierre qui devait recouvrir son tombeau et celui de sa femme ; l’inscription y était gravée, sauf l’année de la mort. 

Et, le soir, la pierre fut mise en place ; à peine un an après, on la retira pour descendre dans la terre le vieux Preben à son tour.

-  Il ne laissa pas la fortune qu’on lui avait supposée d’après sa générosité pour les pauvres ; l’héritage échut à des parents très éloignés, qui ne prirent aucun soin de la tombe. Les pauvres perdirent bientôt le souvenir de leur bienfaiteur. 
L’antique maison des Schwane, aux fenêtres gothiques, fut démolie quelque temps après ; elle était ornée de curieuses sculptures, mais elle menaçait ruine.
Plus tard, ce fut le tour de la chapelle et du cloître ; le cimetière fut condamné aussi ; la belle grande rue, qui mène à la place, passe sur la tombe du vieux Preben et de sa femme Martha. 
Personne ne pense plus à eux. Leur pierre tombale, personne ne la réclama, et c’est ainsi qu’elle est parvenue dans cette cour pour jouer un rôle dans les amusements des enfants.  

Et le vieillard, secouant mélancoliquement la tête, dit encore :
- Oubliés ils sont. Mais, du reste, qu’est-ce qui n’est pas destiné à l’oubli ? 

Puis on se mit à causer de choses plus gaies. 

Mais le plus jeune des enfants, un garçon aux grands yeux sérieux, monta sur une chaise et, regardant dans la cour où, en ce moment, la lune versait sa clarté sur la vieille pierre, crut voir en elle une page d’un grand livre de chronique ; et il lui semblait que le récit, que venait de faire le vieillard, des vertus du vénérable couple, y était resté gravé en caractères de feu.

- Oubliés ! oui, tout est condamné à l’oubli !  

Ces paroles échappèrent tout à coup au vieillard qui avait suivi le cours de ses tristes pensées, pendant qu’on parlait d’autre chose. 

Mais au même instant un ange invisible, baisant l’enfant au front, lui murmura à l’oreille :

- Conserve en ton souvenir ce que tu viens d’entendre, ne le perds pas. Tu es destiné à faire revivre en lettres d’or devant la postérité la vieille inscription presque effacée. 
Et on verra de nouveau le vieux Preben et Martha, sa femme, prenant soin des malheureux ; et, le soir, après une journée consacrée au bien, assis sur leur banc de pierre, souriant aux passants qui tous les saluent, riches et pauvres. Le bien, le beau, non, l’oubli ne l’efface pas ; la poésie le recueille et le transmet aux siècles futurs.