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Madame A. B. Lacerte : Une étrange poursuite

RRAS Dublé était un riche cultivateur, dont les terres s’étendaient à perte de vue, au nord et au sud, à l’est et à l’ouest. 

Il possédait des champs de sarrasin, des champs de blé, des champs d’avoine, des champs de mil et de trèfle, et, comme le terrain était très fécond, c’était toujours lui, Arras Dublé, qui, chaque automne, avait les plus belles récoltes.

On prétendait qu’Arras avait, sous son lit, un petit coffret rempli de billets de banque, tous de haute dénomination ; pourtant, jamais les mains de cet homme ne s’ouvraient pour faire la charité. 

Il entassait son argent, et son dieu c’étaient ses terres, qui lui rapportaient si gros.

Arras était un célibataire, âgé d’une quarantaine d’années. 

Sa mère, qui était bien vieille, tenait sa maison ; de plus, il employait deux hommes, toujours les mêmes, pour les travaux de l’été.

Arras possédait des instruments aratoires très perfectionnés, qui fonctionnaient à l’électricité. 

Or, plus d’un laboureur des environs avait essayé d’emprunter ou de louer ces instruments aratoires, mais inutilement.

— Si vous avez besoin d’instruments perfectionnés, leur avait-il répondu, faites comme moi ; achetez-vous-en ! Tout le jour, on travaillait ferme sur les terres d’Arras Dublé, puis, après le repas du soir, chacun se retirait dans sa chambre, pour prendre un repos bien gagné. 

Arras cependant, ne dormait guère, avant une heure assez avancée de la nuit : accoudé à sa fenêtre, il regardait ses terres, il les admirait, il leur parlait même, tant il les aimait. 

C’étaient les plus belles terres du pays, et quel bonheur pour lui de voir l’avoine, le sarrasin, le blé, le foin, ployer doucement sous la brise du soir !

Levé tôt, chaque matin, il partait en tournée d’inspection. 

En automobile, il parcourait les routes entourant ses terres, relevant une clôture, arrachant de mauvaises herbes, etc., etc. Quand on possède le plus beau bien du pays, on a le droit d’en être fier !

— Ô mes terres ! Mes chères terres ! s’écriait-il souvent.

On était au milieu de juillet. Le foin était à point et Arras parlait de le faire faucher. 

Or, un soir, au moment où l’on se mettait à table pour souper, dans la grande cuisine, tenue si proprement par Mme Dublé, quelqu’un frappa à la porte, et Arras, allant ouvrir, se trouva en présence d’un chemineau, qui lui demanda :

— Monsieur, voulez-vous me donner quelque chose à manger ? J’ai bien faim, n’ayant pas avalé une seule bouchée depuis ce matin. Si vous voulez me garder ici pour la nuit, je coucherai dans une de vos granges, et demain, je travaillerai toute la journée pour vous, afin de vous payer.

— Vous êtes à mauvaise adresse, mon ami, dit froidement Arras Dublé. Je n’admets jamais de tramp chez moi. Passez votre chemin !

— Mais, Monsieur, dit le chemineau, j’ai si faim ! Oh ! pour l’amour de Dieu !

— Passez votre chemin, vous dis-je, sinon, je mettrai mon chien Zol à vos trousses et… vous n’aimerez pas cela, dit Arras, en désignant un énorme bull dog, qui, les yeux injectés de sang, grondait sourdement, un horrible rictus sur son laid visage.

Un des employés d’Arras prit alors deux tranches de pain, entre lesquelles il mit un généreux morceau de jambon, et il s’approcha du chemineau, avec l’intention de les lui donner ; mais Arras le vit :

— Non, Pierre, dit-il, je te défends de rien donner à cet homme. Il ne faut pas encourager les tramps : je te l’ai dit déjà. Puis, s’adressant au chemineau, il reprit : Passez votre chemin, et plus vite que ça ! Zol !

Mais le chemineau n’attendit pas d’être éconduit par le chien ; il partit marchant péniblement sur le grand chemin.

— M. Dublé, dit à Arras, Pierre, l’employé, vous n’avez pas peur que ce que vous venez de faire vous porte malheur ?
Quand un pauvre demande la charité pour l’amour de Dieu… 

Mais Arras haussa les épaules, puis il monta dans sa chambre à coucher, où accoudé à sa fenêtre, comme il le faisait chaque soir, il admira ses terres, ses belles et fécondes terres, s’étendant sur tous les points cardinaux.

Le lendemain matin, à quatre heures, ainsi qu’il en avait pris l’habitude, Arras partit en auto faire le tour de ses terres.

Quand il revint à la maison (il pouvait être cinq heures) il arrêta son automobile vis-à-vis du champ d’avoine, qui faisait face à sa maison, et une expression d’étonnement se peignit sur son visage.

— Tiens, se dit-il, je n’avais pas remarqué qu’il poussait de la bardane sur mon champ d’avoine !

Il descendit de son auto et s’approcha de son champ.

— Mais, reprit-il, c’est qu’il y en a beaucoup… 
    Il faut que je voie à cela. Je faucherai cette bardane, qui finirait par s’étendre et étouffer mon avoine. 
    Pas aujourd’hui, car il faut que je m’occupe des foins ; j’y verrai demain sans faute ! 
    
    Je vois mille points d’interrogations dans vos yeux, mes     enfants, et je sais…  
    Vous désirez que je vous dise ce que c’est que la bardane ? 
    Eh bien ! voici : la bardane c’est cette broussaille qui croît sur le bord des routes et dans les terrains incultes ; cette broussaille, lorsque j’étais enfant, nous la nommions : 
    « feuilles à crapaud ». 
    
    La bardane n’a que deux pieds de hauteur, mais ses feuilles sont longues de près de deux pieds et larges de près d’un pied. 
    Ses fleurs, de nuance violette, sont les plus importunes fleurs qui soient, car elles consistent en écailles superposées, se terminant par une sorte de petit crochet. 
    Si vous passez près de la bardane, au temps de sa floraison, ses fleurs, par trop affectueuses, s’attachent à vous, à vos bas, à vos habits, et vous avez peine à vous en débarrasser. 
    La bardane, outre les inconvénients déjà mentionnés, jette une désagréable odeur. 
    Lorsque j’étais toute petite, j’avais peur de la bardane, car j’étais sous l’impression que chacune de ses feuilles abritait un ou plusieurs crapauds ; d’où le nom de « feuilles à crapaud »     que nous lui donnions. 
    
    Même aujourd’hui, je ne toucherais pas volontiers à une feuille de bardane, tant il est vrai que nos impressions de jeunesse s’effacent difficilement.  La bardane a vite fait d’étouffer les moissons ou les fleurs ; bref, cette broussaille est un véritable fléau.

Après le déjeuner, au moment de partir avec un de ses hommes, nommé Cyprien, Arras dit à Pierre, son autre employé :

— J’ai remarqué qu’il y avait de la bardane dans le champ d’avoine, Pierre ; si tu en as le temps aujourd’hui, fauche donc cette mauvaise herbe.

— C’est bien, M. Dublé, répondit Pierre ; mais, vous savez que j’ai beaucoup à faire et…

— Oui, je sais. Si tu n’as pas le temps de t’en occuper, nous nous y mettrons tous les trois, demain.

Le soir, quand Arras revint chez lui, accompagné de Cyprien, il faisait très noir, car le temps était à l’orage. 

Or, il crut voir une expression singulière sur le visage de Pierre, comme une sorte d’effroi ; mais, ce dernier ne disant rien, Arras n’y pensa bientôt plus.

Le lendemain matin, il faisait une terrible tempête ; Arras ne fit pas l’inspection de ses terres. Ce n’est qu’à huit heures de l’avant-midi que l’on put sortir.

À peine Arras eut-il mis le pied dehors et jeté les yeux sur son champ d’avoine, qu’un cri s’échappa de sa poitrine :

— Ciel ! La bardane a envahi plus de la moitié de mon champ d’avoine !

— Oui, M. Dublé, dit Pierre, je le sais. La bardane court sur votre champ ; elle finira par en étouffer toute l’avoine.

— Il faut la faucher, et tout de suite !

— Comme vous voudrez, M. Dublé ; mais ça me paraît être peine inutile.

Pourtant, Arras et ses hommes se mirent à l’oeuvre ; mais, comme l’avait dit Pierre, c’était peine inutile : la bardane avait envahi le champ d’avoine et, en dépit du travail qu’ils firent, toute la journée, et des tortures sans nom qu’ils eurent à endurer, à cause des fleurs de bardane, qui s’attachaient à leurs bas et à leurs habits et qui les piquaient comme des aiguilles, la bardane allait plus vite qu’eux et, en moins d’une semaine, le champ d’avoine en était complètement envahi.

— Que faire ? s’écria Arras, en s’arrachant les cheveux. Il faut protéger mes autres champs ; allons voir ce…

— C’est inutile, M. Dublé, dit Pierre ; la bardane a déjà envahi une partie des champs de blé, de sarrasin, de trèfle et de mil.

Alors, des larmes coulèrent sur les joues d’Arras Dublé, de cet homme qui avait fait de ses terres son dieu, et, cette nuitlà, accompagné de son chien Zol, il quitta sa maison, pour n’y plus revenir. 

Il emportait la moitié de l’argent contenu dans le petit coffret ; l’autre moitié, il la laissait à sa mère.

— Je m’achèterai d’autres terres, se disait-il.

Et c’est ce qu’il fit. 

Mais, il n’eut pas plutôt pris possession de ses nouveaux biens qu’il s’aperçut qu’il y poussait de la bardane. 

Sans doute, la raison en était que dans ses bas et ses habits il était resté des écailles des fleurs de cette broussaille, et rien ne se propage vite comme ces plantes. 

Voilà pourquoi, quand Arras laboura ses nouvelles terres, il laissa tomber, sans s’en apercevoir, des graines de la bardane dans les sillons qu’il creusait, et vite, ces mauvaises herbes envahirent ses nouvelles terres.

Oui, la bardane le poursuivait ; où qu’il allât, la bardane allait avec lui. 

Quelle étrange poursuite ! Si Arras eut été poursuivi par un homme ou par une bête il eût pu se défendre ; mais allez donc vous défendre contre des broussailles !

Découragé, Arras se dit :
— Puisque la bardane me poursuit avec tant d’acharnement et que je ne puis m’en défendre, je vais cesser de vivre sur la terre. 
Je m’achèterai un bateau et je vivrai sur l’eau, sur ce beau lac Ontario, au bord duquel je suis en ce moment. Je deviendrai pêcheur à la ligne et… ô mes terres ! 
Mes belles et fécondes terres ! 
Mes champs de blé, de sarrasin, d’avoine, de mil et de trèfle !

Arras s’acheta un bateau, une sorte de baleinière, vieille, mais solide, si vieille, cependant, que le fond de cette embarcation était recouvert de mousse.

Comme pêcheur à la ligne, il put gagner sa vie ; d’ailleurs, il lui restait encore beaucoup d’argent, de celui qu’il avait pris dans le petit coffret avant de quitter sa maison.

Une nuit, qu’il ne pouvait dormir, Arras se mit à penser à ses belles terres, qu’il avait dû abandonner, puis, soudain, il lui revint à la mémoire le souvenir de l’arrivée du chemineau, chez lui, et la réception qui lui avait été faite.

— Le bon Dieu m’a puni, se dit-il. J’aimais mieux mes terres et mon argent que lui. Mon peu de charité a dû, plus d’une fois, déplaire à Celui qui est la Charité même. 
Mais, demain, au premier village où j’arrêterai pour vendre du poisson, j’irai trouver le curé et je lui remettrai ce qu’il me reste d’argent, pour qu’il le distribue aux pauvres.

Il fit ce qu’il avait résolu de faire. Quand Arras eut tout raconté au curé, celui-ci lui dit :
— Dieu vous a pardonné, mon fils ; allez en paix !

C’était le mois d’octobre, à l’heure du crépuscule. Il y avait trois semaines qu’Arras avait donné le reste de son argent aux pauvres. 

Assis dans sa baleinière, il souffrait un peu du froid. 

Il se leva donc pour aller chercher son pardessus, qui était à l’autre extrémité de son embarcation, où divers objets étaient entassés. 

Depuis la veille, Arras était tourmenté par une idée, toujours la même ; il lui semblait aspirer les émanations si désagréables de la bardane.

— Vais-je perdre la raison ? se demandait-il. Même au beau milieu du lac Ontario, je crois respirer l’odeur de la bardane !

Or, ce soir-là, en arrivant à l’autre extrémité de sa baleinière, et comme il se disposait à prendre son pardessus, Arras recula soudain, épouvanté, et il devint d’une pâleur mortelle : c’est que là, sur le fond moussu de sa baleinière, était une touffe de longues et larges feuilles.

— La bardane ! La bardane ! s’écria Arras. Elle me poursuit jusqu’ici !
 
Les yeux démesurément ouverts, il regardait cette touffe de bardane. Tout à coup, il se mit à reculer et à reculer, les yeux fous, fixés sur cette broussaille. 

À son imagination surexcitée, les feuilles de la bardane semblaient grandir à vue d’oeil et s’apprêter à fondre sur lui.

— La bardane ! La bardane ! Elle va m’atteindre !… J’ai peur ! balbutia le malheureux, pris de subite folie.

Bientôt, il arriva à l’extrémité de sa baleinière, puis, toujours murmurant : 
« La bardane ! La bardane ! », il tomba dans le lac, dont les eaux se refermèrent sur lui.

Zol se mit à hurler lamentablement.

L’eau du lac Ontario fut ridée pendant quelques instants, puis il ne resta plus trace du malheureux Arras.

Mais, cette nuit-là, on eût pu voir une étoile filante, de première grandeur et d’un éclat extraordinaire, s’arrêter audessus du lac Ontario. Cette étoile, envoyée par Dieu, venait  recueillir l’âme d’Arras et l’emporter dans les célestes champs… où ne croît jamais la bardane.